1906 : 

Des ours contre la    LAÏCITE  en ARIEGE ?

La LAÏCITE fait beaucoup parler d'elle en ce moment.

Voici la définition qu'en a donné notre ministre de l'Education nationale à la « Journée des Référents Laïcité » le 4 novembre 2015 :

"La laïcité, c'est l'équilibre ainsi patiemment   construit dont nous sommes aujourd'hui les dépositaires, avec la pleine conscience que le  péril de l'’intangibilité, du refus de toute évolution,  est tout aussi attentatoire à l'’essence même de
la laïcité que la tentation de l'’adaptation du  mouvement permanent. "

Difficile de tout bien saisir...Essayons d'y voir plus clair. Une étape importante de la mise en application de la laïcité en France a été la loi sur la séparation des biens de l'Etat et de l'Eglise votée en 1905. L'année 1906 a vu l'application de cette loi par l'inventaire des lieux de cultes

Voyons ce qui a mené l’Etat français à effectuer ces inventaires et intéressons-nous à la façon dont l’évènement a été vécu dans le département de l’Ariège et plus particulièrement dans la région du petit village de Massat

ETAT et RELIGION en France.

Jusqu’à la Révolution française, depuis des siècles, Eglise Catholique Romaine et Etat Français ont toujours été solidement liés. A la Révolution, les choses évoluent. L’idée Républicaine fait son chemin, la Démocratie s’installe face à l’Eglise qui veut absolument garder son rôle politique. Déjà en 1793, le clergé est dépossédé de ses biens. Huit ans après, en 1801, Napoléon Bonaparte et Le pape Pie VII signent un accord appelé « Concordat ». Le catholicisme est considéré comme « religion de la majorité des français ». Les prêtres français deviennent fonctionnaires de l’état qui les rétribue. Le gouvernement français désigne les évêques qui reçoivent l’investiture par le Saint Siège. Les catholiques se sentent à la fois dépendant et protégés par l’Etat.

En 1871 nait la IIIème République. Les hommes politiques s’éloignent de plus en plus de la religion considérant qu’elle ne doit plus être considérée comme le fondement de la société mais une opinion qui appartient à chaque individu.

A partir de 1880 l’idée de laïcisation se développe. Les jésuites sont expulsés. En 1882 les écoles et les hôpitaux sont laïcisés. On retire les crucifix des tribunaux. Les relations entre l’Etat et Rome se dégradent face à l’idée de séparer l’Etat et l’Eglise et de faire voter une loi de séparation Etat-Eglise.

C’est le 9 décembre 1905 que cette loi est votée. Loi selon laquelle, l’Etat ne reconnait plus aucun culte qu’il soit catholique, protestant, Israélite. Républicains et Religieux sont séparés. Les prêtres ne sont plus payés par l’Etat. Les frais d’entretien des lieux de culte religieux doivent être assurés par des associations de fidèles. Avant de mettre ces lieux à leur disposition, les agents du domaine doivent en faire l’inventaire.

Dès lors les tensions sont inévitables. Les mouvements de protestation vont même jusqu’à la révolte.

LES INVENTAIRES DANS LA REGION DE MASSAT.

Au moment de la préparation et du vote de la loi à l’assemblée nationale la première manifestation pacifique des contestataires prit la forme de pétitions signées dans chaque commune du canton.

En 1905, le Maire de Massat est alors Léon Galy Gasparrou. Il a été élu député de l’arrondissement de St Girons en 1902 avec 9290 voix. Sur ce même territoire la pétition est signée par environ 11000 personnes. Face à l’importance de cette contestation le député se vit pratiquement contraint de défendre la position de ses électeurs. Dans le Canton de Massat il y avait un total d’environ 1900 signataires contre les inventaires.

A partir de janvier 1906, l’administration organise les inventaires prévus sur le territoire national. Les évêques incitent les prêtres à protester contre les agents de l’Etat tout en restant passifs.

Le 30 janvier 1906 le curé de Massat, Bernard Daran suit à la lettre les consignes de l’évêque de St Lizier en lisant une protestation. A l’église Notre Dame comme à la chapelle de Laisle, l’inventaire se passe sans embuche devant quelques personnes complètement désintéressées par les activités des huissiers.

Le 12 février, les agents du Domaine se déplacent au village de Liers. Ils sont reçus par le prêtre Nigoul qui les guide et assiste à l’inventaire devant quelques fidèles indifférents.

Dans l’église du Port , le 15 février l’intervention des agents se passe dans une ambiance plus agitée. Le curé du village, Doumenjou, est connu pour son caractère entier. Il lit une protestation murement préparée démontrant le côté « atteinte aux libertés » que représente cette loi du 9 décembre 1905. Après son intervention, des fidèles venus lui prêter main forte se mettent à chanter des cantiques. Cela dure jusqu’à la fin de la démarche des agents.

Il arrivait souvent, au cours de ces inventaires que certains fidèles réclament des objets qu’ils avaient offerts à l’église, considérant qu’ils en étaient propriétaires. Ce fut le cas au Port mais aussi à Biert où le curé Bonzom insista sur le fait que « ce sont les paroissiens eux-mêmes qui ont bâti l’église » . « Quant aux objets mobiliers, ils sont le produit de leur générosité … »

Le Cami - Page 35

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DES OURS CONTRE L’INVENTAIRE !

Le 6 mars 1906 est prévue l'inventaire de l'église de Cominac sur la commune d’Ercé. Le percepteur d’Oust se rend à Cominac afin de procéder à l'inventaire. Arrivé sur les lieux, un curieux spectacle s'offre à lui. Trois cents personnes, hommes, femmes et enfants bloquent l'entrée de l'église. Au curé de Cominac, se sont joints trois autres prêtes. Et au milieu de ce rassemblement, trois beaux ours. En effet, l'inventaire de Cominac est connu pour avoir été empêché par la présence d'ours.

Mais remontons quelques décennies pour comprendre cet épisode « historique ».

En 1833, Cominac ne possèdent pas d'église sur ses terres. Les 67 familles du village sont composées de chrétiens croyants et pratiquants. Or, pour les offices du dimanche ainsi que toutes les autres cérémonies religieuses rythmant la vie des catholiques, les 600 habitants de Cominac doivent se rendre à Ercé, ce qui ne facilite pas la pratique de la religion. Aussi ils décident de construire à leurs frais une église, à Cominac. Dans un acte notarié daté du 28 décembre 1833 67 chefs de familles s'engageant à bâtir cette église. Une première partie de l'édifice sort de terre entre 1834 et 1839.

Puis, au milieu du XIXe siècle, un nouvel horizon s’ouvre aux paysans de Cominac. Dès le printemps, les hommes de Cominac partent à l'aventure, avec leurs ours dressés sur les routes de France et de l'étranger. Les vallées du Garbet et de l’Alet ont près de 200 éleveurs d'ours vers 1880. Dans la seule commune d’Ercé, une cinquantaine de ces oursaliers est dénombré en 1890. Ils sont encore une vingtaine en 1909. Les montreurs d'ours parcourent alors la France pour présenter leur numéro. Les ours dansent et exécutent quelques tours. Certains montreurs d'ours franchissent les mers pour chercher fortune. Ainsi, des ariégeois et leurs bêtes donnent leur spectacle en Angleterre, en Irlande et jusqu'aux États-Unis d'Amérique ou au Mexique ou au Brésil. Ces hommes ne retournent en Ariège qu’après cinq années d'absence. Mais ce métier leur permet de rapporter de l'argent pour leurs familles ainsi que pour la construction de l'église. De la sorte, l'église est agrandie lors d'une seconde période de travaux entre 1862 et 1869.

Tous les habitants de Cominac sont conscients des sacrifices que leur a coûté la construction de l'église. Alors, quand en 1905, la loi de séparation est votée et que les inventaires sont institués la population ne veut pas laisser partir son bien. Elle considère que l'église a été construite par les habitants sur leurs propres terres. Elle ne revient donc pas à l'État, ni au département, ni à la commune mais elle reste à ceux qui l’ont édifiée.

Lorsque le 20 février 1906, l'abbé Mirouze reçoit un avertissement lui indiquant la tenue de l'inventaire fixé au matin du 6 mars 1906, il est bien déterminé à défendre l'église. Le curé fait alors part de cette visite à ses confrères d’Aulus, d’Aleu et d’Ercé. Les quatre ecclésiastiques décident de résister aux pouvoirs républicains par tous les moyens. L’inventaire d’Aleu s’est déroulé le 24 février sans aucun incident. A Aulus le 26 février, l'inventaire a été perturbé par la lecture de deux lettres de protestation et la manifestation de 80 personnes. Le 3 mars, l'inventaire des chapelles d’Ercé est plus mouvementé. Le curé engage une foule d'environ 100 individus à protester contre l'inventaire et empêcher son exécution.

Au petit matin du mardi 6 mars, quelques paroissiens sont postés sur la route qui mène à Ercé. Les hommes valides mobilisés par le curé, sont postés devant l’église avec les trois curés conviés à l'opération. Vers neuf heures trente, les guetteurs font de grands gestes et alertent à coups de sifflets le carillonneur qui s'empresse de sonner le tocsin : les autorités sont en vue. La population de Cominac laisse ses travaux et accourt vers l’édifice religieux qu’elle a construit. Trois beaux ours sont déjà devant l'église. L’organisation de la résistance ne fait aucun doute. Les paroissiens sont restés à l'intérieur de l'église après la messe du matin ; certains prient à genoux sur leur chaise, d'autres égrènent leurs chapelets. Quelques 200 femmes attendent à l'extérieur, protégées par une centaine d'hommes et les trois ours. Quatre hommes arrivent enfin. Il s'agit de deux gardes champêtres d’Ercé, ainsi que du maire adjoint accompagnant l'agent des Domaines. Leur surprise est grande de trouver une foule si nombreuse, mais surtout de voir trois ours dressés sur les pattes postérieures prêts à défendre l'église. Le percepteur tente alors de négocier avec les ecclésiastiques. Mais le curé d’Ercé appelle les habitants à la résistance et déclare : « Nous résisterons jusqu'au bout car nous préférons mourir dans le sang plutôt que de vivre dans la boue. Par précaution, le percepteur préfère se retirer et reporter l'opération d'inventaire à une date ultérieure. » Au plus grand étonnement des habitants de Cominac, leur histoire dépasse le cadre de la circonscription. Le 11 mars suivant, un article de « La liberté Saint-Gironnaise » relate cet épisode de lutte contre le gouvernement. Le percepteur est présenté comme un bien piètre représentant de l'État. Il a peur. Il tremble à son arrivée devant la foule. Les trois ours sont à l'origine de cet embarras. Puis il se perd dans des explications erronées.

La semaine catholique de Toulouse du onze mars consacre également un article

« Cominac : une église défendue par les ours »

Des habitants de Cominac, canton d’Oust, ont trouvé pour défendre leur église, un moyen qui mérite d'être légué à la postérité. Monsieur Peytou, percepteur d’Oust se rendit à Cominac lundi 5 mars pour procéder à l'inventaire de l'église. Et se disposait à remplir sa besogne, quand tout à coup il aperçu quatre ours démuselés, l'air féroce, attachés à la porte des de l'église. Devant cette garde de nouveau genre il jugea bon de ne pas insister et se retira aussitôt. L'idée de défendre l'église avec des ours a obtenu, à Saint-Girons, un succès énorme. On fait circuler un propos tenu par les habitants de Cominac : « Nos ours ont bâti notre église, ce sont eux qui la défendront. » En effet, les gens de Cominac, après avoir fait danser leurs ours en France et à l’étranger, avait fait, à leur tour, des dons importants affectés à la construction de l'église. »

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