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Je suis allé chercher mon drapeau bien enroulé, rangé sur une étagère de la cave. Il était enroulé depuis un certain jour du mois de mai 1958. Prenant la relève de mes parents je l’avais précieusement conservé parce qu’il était le témoin d’une étape qui avait marqué ce qu’on appelle « les évènements d’Algérie ».
En 1958 j’avais 14 ans. Une délégation du village de Mondovi où j’habitais s’est rendue à Bône pour accueillir le Général De Gaulle, considéré comme notre sauveur potentiel. Le drapeau je l’avais tenu toute la journée, criant « De Gaulle au pouvoir ». C’est au cours de ce voyage que le Général nous avait promis l’Algérie Française.
Je n’avais pas remarqué qu’au bout de la hampe du drapeau était fixée une pointe de lance avec les lettres gravées « RF ».
C’était vraisemblablement un de ces drapeaux qui servaient à la décoration de la place du village lors des cérémonies patriotiques. Dans la précipitation se servir dans le stock de la commune avait dû être le moyen le plus rapide de se procurer les accessoires indispensables à la preuve de notre attachement à la France.
Déroulant le drapeau je me suis très vite aperçu que le blanc du tissu n’était plus très blanc. Non seulement cela mais, j'aperçus pour la première fois des restes d’une écriture en grosses lettres.
Avec application quelqu’un avait écrit le nom du village : « Mondovi ». Pas de doute c’était l’écriture de mon père. J’admirais son style de calligraphie. Je l’aurais reconnue parmi mille autres.
Pendant que je remontais de la cave pour aller accrocher le drapeau sur la terrasse, des images qui datent de plus de 50 ans me sont revenues à l’esprit. Je me rappelais cette image, la seule qui me reste où l’on voit une partie de la délégation du village devant un portrait du général De Gaulle, dégoté je ne sais où difficilement trainé par deux individus.
DE GAULLE A BÔNE
Nous sommes en juin, le cinq de l'année 1958
Inlassablement comme pratiquement chaque jour, jeunes gens et jeunes filles “font le cours”: c’est l’expression qu’on utilisait alors, pour dire qu’on arpentait le cours Bertagna, les Champs Elysées Bônois.
En haut du cours la statue de Jérôme BERTAGNA, maire de Bône de 1888 à 1903, année de sa mort, semble surveiller le rond-point tout près de l’Hôtel de ville que traverse prestement une femme voilée, tandis qu’un garde coiffé d’un képi blanc fait les cent pas de part et d’autre de sa guérite.
De l’autre côté du rond-point un marchand de glaces attend patiemment qu’un client vienne lui commander une de ses fabrications...peut être un “créponnet”, ce sorbet à base de citron que les badauds apprécient tant lorsque les chaudes journées d’été arrivent.
Depuis quelques jours les colonnes de marbre de l’Hôtel de ville ne sont plus le décor unique de l’édifice dont les Bônois sont fiers. De nombreux drapeaux bleu-blanc-rouge qui ornent la façade lui donnent un air de fête.
C’est que la ville attend la visite du général De Gaulle.
J’ai alors quatorze ans : pas question d’aller au lycée. Etablissements publics et privés, usines, entreprises, commerces sont fermés. Le matin à Mondovi le village est en ébullition. On remplit le car du village, des camions, des véhicules particuliers de français et de musulmans jeunes et moins jeunes, certains arborant un placard de médailles impressionnant. On distribue des drapeaux tricolores, des fanions, des pancartes, des banderoles.
Je me revois, confortablement installé dans le car mon drapeau enroulé à la main. C’est l’effervescence et déjà les slogans fusent “De Gaulle au pouvoir” Vive De Gaulle” et continueront à accentuer l’ambiance festive qui règne dans le véhicule. Il en sera ainsi durant les 25 kilomètres que nous parcourrons pour atteindre Bône.
Le général est arrivé.
Le cours est noir de monde. Nous sommes là, réunis, Français et Français musulmans avec la même idée : tendre vers une Algérie nouvelle où la paix régnerait.
Tous les événements depuis leur début, avaient eu tendance à éloigner les deux communautés et ce jour là il me semblait que nous étions du même côté, celui de l’espoir d’une paix qui nous permettrait de vivre ensemble.
Beaucoup d'anciens, combattants des guerres 14-18 puis 39-40 arboraient les décorations et médailles obtenues au combat pour la France. Ils portaient la France dans leur cœur.
Je me rappelle le mal qu’avait eu le général à prononcer son discours tant les acclamations étaient fortes et répétées. Une sorte d’euphorie grandissante envahissait la foule. Il avait fallu que le général Salan intervienne pour la calmer afin que De Gaulle puisse parler.
Faute d’avoir relu son discours il me serait actuellement impossible de dire quelle était la teneur de ses propos.
Disons que l’essentiel consistait en des paroles rassurantes qui satisfaisaient momentanément tout le monde.
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