Et si c’était vrai – Chapitre 06
1805
Paul et Jeanne ont un deuxième enfant.
A moins d’un kilomètre du village, le lopin de terre de Paul, même s’il est quelque peu pentu, produit le foin, un peu de sarrasin et les pommes de terre de l’année.
Le potager savamment organisé fournit les légumes essentiels aux bonnes soupes.
Seule la viande rouge manque mais le cochon tué chaque année et les volailles permettent de la compenser. La réserve de châtaignes est un complément gratuit apprécié. Quant aux laitages et au beurre, ce sont les vaches qui se chargent de les leur fournir.
Paul doit donner chaque année un « coup de collier » quand il s’agit de faire la réserve de foins qui nourrira les vaches tout l’hiver. Il est aidé en cela par Jeanne qui doit ajouter aux tâches ménagères, les travaux des champs. Toutes les femmes du canton sont assujetties aux mêmes contraintes.
La révolution de 1789 n’a pas permis l’évolution espérée par les paysans. Au cours d’une vente aux enchères ont été mis à prix les moulins, forges, métairies, près, maisons, granges du dernier seigneur, Louis-Auguste Elzear de Sabran.
La fuite de celui-ci en Espagne met fin au règne de la lignée des maîtres du Couserans. Au début, tels des colons, les familles riches venues d’ailleurs, avaient bénéficié du droit de construire des châteaux, de constituer une petite armée pour se protéger et protéger leurs vassaux. Les droits et devoirs avaient été établis par des chartes engageant les habitants de la région et leurs maîtres par serment sur les Saintes écritures.
Longtemps le Couserans resta sous l’administration de l’évêché de Saint-Lizier qui défendit vaillamment le diocèse contre les envahisseurs sarrasins.
Après de multiples vicissitudes entre les habitants de Massat, les seigneurs, le pouvoir Royal, la Révolution mettait fin à ces querelles et faisait disparaître les seigneurs transférant leurs biens aux mains de bourgeois.
Malgré tout en 1805, beaucoup de petits paysans sont encore petits. Certains trouvent refuge dans les activités industrielles florissantes du Couserans parce que la population de Massat connaît une croissance exponentielle.
Les ouvriers agricoles se font de plus en plus ouvriers industriels pour construire des voies ferrées, des routes, des ponts, des usines.
Paul persévère dans sa volonté de se maintenir au pays.
En cette fin juillet, la fenaison n’attend pas. L’herbe haute est passée de son vert pâle au jaune d’or, signe que le moment est venu de la mettre en meules. Paul progresse au milieu du pré. D’un geste ample et harmonieux Il plante sa faux dans l’herbe sèche, avançant pas à pas de façon méthodique. Il s’arrête de temps à autre, sortant la pierre à faux de l’étui pendu à la ceinture. On entend la musiquette régulière du tintement de la pierre sur l’acier de la lame.
Il fait chaud. Une gorgée de vin sucré de la vieille peau de bouc désaltère et redonne des forces.
Dans tous ses faits et gestes, Paul ne peut s’empêcher de penser à son père. Il y a six mois, il était encore assis sur une souche au bord du pré. Il s’est éteint en novembre 1805 en pleine cueillette des pommes. Il n’avait plus la force de tenir l’outil mais même comme simple spectateur, sa présence au bord du « champ de bataille » était un réconfort moral.
En 1798, le vieil homme avait eu la chance de voir naitre son premier petit fils. Il avait insisté pour qu’on lui donne son prénom. C’est ainsi que naissait dans la famille un deuxième Pierre.
Cette année avait été marquée par une loi que rejetait beaucoup d’habitants de la vallée. C’est exactement le 19 fructidor An VI (5 septembre 1798) qu’était instituée la conscription autrement dit le service militaire obligatoire. Des jeunes de 20 ans tirés au sort à partir du registre d’état civil se devaient d’intégrer l’armée napoléonienne. L'article premier précisait que
« Tout Français est soldat et se doit à la défense de la patrie ».
Loin de Paris, beaucoup de familles massatoises, percevaient mal cette disposition. Elle inquiétait les parents. Paul considérait qu’elle portait atteinte à la liberté des citoyens.
- « Elle est contraire au principe des droits de l’homme » disait-il.
Il en était même venu à regretter d’avoir déclaré la naissance de son premier enfant à la mairie de Massat. Cette décision avait été adoptée par certains parents pour prévenir l’enrôlement de leur garçon en cas de guerre.
Cette attitude était sans compter sur la vigilance des comités de surveillance de l’époque qui dévoilèrent la complicité de certains administrateurs tels l’adjoint au maire de Massat et le maire de Boussenac, le bourg voisin. Ces deux administrateurs avaient été révoqués par le tribunal de Saint-Girons.
Lorsque l’angélus retentit Paul marqua un temps d’arrêt. Il observait un silence à chaque fois que la cloche sonnait au gros carillon de l’Église. L’Angelus c’était, pour le paysan, l’horloge qui rythmait la vie au travail et donnait l’occasion d’affirmer sa confiance en Dieu.
Si Jeanne avait été là elle se serait tournée vers le clocher de l’édifice religieux surplombant les maisons du bourg et aurait dit un « Ave Maria ».
Ordinairement, Jeanne, secondait son mari. Elle étalait l’herbe au soleil. Le couple pratiquait ensuite la mise en andains. Ces alignements réguliers qui donnaient au soleil couchant, fière allure aux prés.
Paul mit la faux sur l’épaule et se dirigea vers la maison. Gravissant le pré, il aperçut une dame toute vêtue de noir sur le pas de la porte. Elle rendait régulièrement visite à Jeanne. Il la reconnut.
La femme conseillait Jeanne, elle l’observait, répondait à ses questions, donnait son avis sur tout ce qui posait problème. Elle aidait les femmes avant la dure épreuve de l’accouchement. C’était ce qu’on appelle une matrone. Si Jeanne avait fait appel à elle, c’est qu’elle attendait son deuxième enfant.
Paul, entrant dans la cuisine, sentit son épouse angoissée. La gestation et l’accouchement étaient synonymes d’angoisse et de souffrance pour la femme et ses proches. Les récits des accouchements malheureux dans le canton ne pouvaient qu’engendrer de la crainte.
Jeanne était enfoncée dans le fauteuil le plus confortable de la maison. Lorsque la matrone mit la main sur son gros ventre elle prononça une suite de mots incompréhensibles dont la monotonie ressemblait à celle d’une prière.
Jeanne aurait aimé faire entière confiance à cette femme âgée choisie pour avoir elle-même mis au monde des enfants. Elle accordait à l’assistante une compétence simple que n’établissaient aucune étude, aucun apprentissage sérieux, aucun diplôme.
Ce statut de femme « matrone » datait du Moyen-âge. On pouvait devenir « matrone » à partir de quarante ans. Il fallait simplement avoir été mère car cela était un signe d’expérience et une marque de respect et de moralité. En général on était « matrone » de mère en fille et l’on se repassait les secrets du métier.
Jeanne pensait qu’il suffirait que l’enfant se présente mal pour que, prise de panique, la vieille dame se livre à des initiatives entraînant une couche difficile. Seule la douceur, la complaisance faisaient que Jeanne consentait à accorder confiance à sa visiteuse.
Cette crainte émanait de sa croyance à l’existence d’un pouvoir malveillant. C’était la manifestation inconsciente de la superstition ancestrale de la paysannerie. Cette hantise menait par exemple à éviter le mot « enceinte ». On ne disait pas « elle est enceinte ». On disait en patois elle est « attal » (comme ça). Prononcer le mot « enceinte » pouvait porter malheur.
C’est le 5 août 1805, quelques jours après sa visite que la « matrone » fut avertie des douleurs de Jeanne. Elle se dépêcha de se rendre à « La Coste » pour aider Jeanne à mettre au monde son deuxième enfant. C’était une fille. Tout se passa pour le mieux.
Pas question d’ondoiement, l’enfant était bien vivant.
L’ondoiement était un baptême simplifié, que l’on pratiquait lorsque l’enfant en mauvaise santé à la naissance risquait de décéder. C’était une chose qui se pratiquait régulièrement parce que nombreux étaient les enfants mal nés pour des raisons inexpliquées.
La maman avait quelque peu souffert. Mais quoi de plus naturel pour la Jeanne ? Dieu n’avait-il pas dit à la femme : « Je multiplierai tes souffrances, et spécialement celles de ta grossesse ; tu enfanteras des fils dans la douleur ».
C’était une fille. L’enfant prit le nom de la mère. Une deuxième Jeanne vivra donc désormais sous le toit de la maison de « La Coste ».
Ravi de voir la famille s’agrandir Paul reprit assez de vitalité pour finir la fenaison.
Quatre années plus tard une nouvelle fille naquit. On lui donna cette fois le prénom de la grand-mère de Jeanne : Marguerite. C’était en 1809.
Dans le canton, beaucoup d’agriculteurs commençaient à délaisser les travaux de la ferme pour exercer un autre métier dans des secteurs tels que les mines de fer des Ourtrigous et Bezolles ou de galène ( Balmiou, Tartein) ou les forges à la catalane ( Ourtrigous, Canadelle).
Paul se posait la question de savoir si quelqu’un prendrait sa succession pour continuer à faire vivre la petite exploitation familiale.
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