ET SI C'ETAIT VRAI - Chapitre 01

Organigramme des descendants de Pierre

ET SI C'ETAIT VRAI : Chapitre 01

1748

Au village d'estive de PEYRE-AUSSELERE

Nous sommes en Ariège au village pastoral de "Peyre-Auselère" situé à quelques kilomètres de Massat sur le chemin qui mène à l'étang de Lers.

Raymond, 18 ans et Marie, 19 ans sur la berge du Courtignou, un ruisseau qui se jette un peu plus bas dans l'Arac, rivière qui passe tout près du village de Massat.

Raymond est le fils de Pierre et Jeanne, un couple de cultivateurs qui profite du droit d'usage octroyé par la Comtesse de Sabran,  Louise-Charlotte de Foix Rabat propriétaire de la Vicomté de Massat.

Les massatois ont détenu de tous temps, le droit d'usage des terres et bois vacants  sur les montagnes. C'était pour eux le droit à la vie. Cette population rurale vivait essentiellement de l'élevage des bestiaux.

Pierre et sa famille occupent une petite ferme sur le chemin d'Oust, la route qui permet de franchir le col d'Ourben puis celui du Saraillé afin de se rendre dans la vallée d'Oust en passant par le plateau de Cominac.

C'est certainement parce que le chemin est très raide à cet endroit que le lieu-dit a pris le nom de "La Coste". La maison est couverte de chaume avec son balcon traditionnel en façade. De là on peut découvrir les toits d'ardoises du vieux bourg. Massat a du mal à contenir le trop plein de naissances de cette époque et les jeunes couiples sont obligés de quitter les maisons familiales surpeuplées pour créer des hameaux sur les hauteurs. Beaucoup de maisons conçues dans l'urgence ressemble davantage à des granges à foin. A "La Coste", Pierre échappe à l'inconvénient majeur des terres défrichées qui imposent de construire et d'entretenir des murettes de pierres sèches pour retenir la terre des terrasses indispensables aux cultures.

Marie est la fille d'un autre couple de paysans peu fortunés dont le déplacement vers ce lieu de transhumance est une impérieuse nécessité.

Le Courtal de Peyre Auselère, est un véritable village d’estive. C'est un endroit plat, pourvu d’une source. On y a construit des abris constitués de pierres trouvées sur place : une quarantaine de bâtiments tels que des cabanes non charpentées (aussi dénommées « orris »), des abris sous roches utilisés comme étables, des enclos délimités par des grosses pierres ou des rochers.

Sur ce lieu choisi pour ses commodités, deux ou trois familles sont installées durant la saison estivale de juin à septembre.

Ces « villages » d’altitude permettent de compenser le manque d’herbe des vallées. 

 

Découvrir les restes du village pastoral de PEYRE-AUSELERE

 

 

Nous sommes en 1748. 

Les deux adolescents Raymond et Marie sont assis au bord du ruisseau.

Avec sa longue baguette de noisetier, Raymond, frappe machinalement la surface de l’eau du ruisseau.


  • Tu vois, dit-il à Marie, installée à ses côtés, en remontant ce ruisseau on atteint tout là-haut un plan d’eau.


  • Tu y es déjà allé ?


  • Oui, une fois avec mon père. Il faut marcher longtemps. D’autres villages d’estive comme le nôtre y ont été construits par des paysans tout au long du chemin. Quand on arrive au bout on domine l’étang adossé à la montagne. J’ai encore en mémoire le reflet des monts ondulant à la surface de l'eau, comme sur un miroir.


  • Je ne te savais pas poète.


  • Poète ? je n’ai jamais su vraiment ce qu’est un poète. Je crois que nous sommes tous un peu poète. Nous savons apprécier les belles choses. Si notre cœur savait parler, il les dévoilerait. Mais il lui manque la parole. Il est comme nous, paysans qui n’avons pas les mots pour exprimer ce que nous ressentons. Nous n’avons pas la culture du livre.


  • Oui mais les mots ne suffisent pas si tu n’as pas vu les « choses ». Nous, paysans, nous avons l’avantage de vivre au cœur d’un monde merveilleux.


  • C’est vrai que ce sont d’abord nos yeux qui remplissent notre mémoire. Ensuite, notre esprit les interprète… En montant au lac, nous avons découvert Pascaline.


  • C’est qui cette Pascaline ?


  • Rassure toi ce n’est qu’une pierre, une grosse pierre sculptée par la nature. Sa silhouette ressemble à une jeune fille. Je vais te rapporter ce que mon père m’a raconté.

On dit qu’à la place du lac, existait autrefois un village entouré de prés. Alors que les villageois fêtaient la fin de l’estive, comme nous allons le faire bientôt, un mendiant arrivant de l’autre versant de la vallée par le Col d’Agnes se vit refuser l’hospitalité pour la nuit. Passant son chemin, l’homme rencontra, guère plus loin, un berger et sa fille Pascaline qui l’hébergèrent. Il raconta ce qui lui était arrivé : « les gens du village m’ont repoussé. La colère céleste les punira. Le village sera englouti. Seuls ta fille et toi serez épargnés. Mais je vous recommande surtout de ne pas vous retourner même une seule fois car vous seriez aussitôt transformés en pierres ». Ce que le mendiant avait annoncé arriva. Des trombes d’eau se succédèrent, le tonnerre gronda, une avalanche énorme de terre et de pierres se détacha de la montagne et couvrit le village. Le berger et sa fille s’enfuirent. Pascaline, effrayée ne put s’empêcher de se retourner à l’endroit même où se trouve la pierre…tu devines la suite ?


  • Oui…Pascaline est devenue pierre… Mais pourquoi me racontes-tu tout ça ? Tu sais bien que ce n’est pas vrai et que ça ne pourra jamais arriver.


  • Non, c’est une légende mais les légendes partent toujours de quelque chose de vrai. Tiens, par exemple, tu sais que les trois ponts de Massat sur l’Arac ont été emportés par les eaux cet hiver.

 
  • Je le sais d’autant plus que l’on a passé la rivière les pieds dans l’eau pour venir jusqu’ici. Les vaches et le cochon ont fait comme nous.


  • Les ponts n’ont pas résisté aux orages et au fort courant dû à la montée des eaux. il suffit pourtant que l’on raconte l’évènement en parlant de volonté divine pour que cette histoire prenne un côté mystérieux. Notre culture populaire est faite de ces légendes que l’on colporte de veillée en veillée. Nous recherchons le « merveilleux » et attendons qu’il embellisse cette vie que nous menons, à la fois trépidante et monotone. Je te raconte cela sans doute parce que je dois avoir besoin de rompre la monotonie…


Marie, écoutant religieusement le récit de Raymond, esquissa un regard tendre avant de se lever. Elle avait presque oublié que, si elle s’était assise là, c’était pour mieux surveiller les quatre vaches dont elle avait la responsabilité. Elle comptait ses vaches au moment où une voix la fit tressauter. Elle venait des bois de l’autre côté du sentier.


  • Raymond !


L’écho répondit
  • Raymond !


Le garçon se leva.

  • C’est mon père. S’il vient par-là, dis-lui que tu m’as vu passer et que je suis allé faire du bois.


Pierre, le père de Raymond avait saisi l’opportunité de cette transhumance pour pallier au manque d’herbe de sa propriété sur les hauteurs du village de Massat : trois hectares de terres ne suffisent pas à nourrir à la fois les bêtes et la famille.


Pierre est né à Massat en 1700. Il s’est marié à Jeanne Loubet en 1727. Le couple a été parmi le premier à s’unir dans la vaste église terminée en 1725. Le marié avait assisté au transport des sapins gigantesques taillés sur les hauteurs du « Puetch », le point le plus haut du village où se déroulait le marché aux bestiaux. Les poutres tirées de ces arbres permirent de fabriquer l’immense charpente. Chaque fidèle, à sa façon avait aidé à l’édification de ce nouveau lieu de culte. Les riches bourgeois installés au cœur du village avaient contribué à couvrir une bonne partie des dépenses et à l’orner.

 
Pierre faisait partie de ces familles de cultivateurs qui constituaient la majeure partie de la population de la vallée. Ces acteurs à la vie précaire étaient d’autant plus misérables que les familles étaient plus nombreuses. Cette évolution diminuait d’autant le bien-être des habitants. La production du sol ne suivait pas le rythme de l’accroissement de la population.


Dans le village d’estive de Peyre-Ausselère, les familles  sont installées de juin à septembre avec vaches, poules et cochons. Ils vivent le temps de la transhumance à la recherche d’un peu de bien-être pour leur maigre bétail. Des cabanes de pierres abritent parents et enfants pendant la durée du séjour.

Les terres appartiennent à la seigneuresse  de Foix Rabat. La communauté profite de ses droits d’usage, c’est à dire l’autorisation de vivre sur ses terres, d’y couper du bois et de faire paître les vaches. Cabanes et abris ont été construits par ceux qui les occupent ou qui les ont occupés les années précédentes.

 
L’organisation stricte des travaux et leur rudesse n’empêchent pas l’ambiance joyeuse que stimulent les journées ensoleillées de la belle saison.

Marie adore ces moments d’évasion que Raymond lui offre en les

« volant » sur son temps de travail. Ici tout le monde est assujetti à une tâche précise.
L’heure est d’ailleurs arrivée de rassembler les vaches et de les conduire dans l’enclos entouré de pierres à l’abri du rocher le plus gros du village. La tâche quotidienne de Marie est de traire. Plus tard, sa mère fabriquera le beurre qui sera stocké dans le mazuc, un abri réfrigéré par l’eau fraîche qui coule dans une rigole qui le traverse.

Une fois par semaine le père se rend au village pour vendre la production de la famille.
 Pierre fait partie d'une grandes familles ancestrales du village. La souche primitive a donné naissance à des ramifications si nombreuses que pour les distinguer, il a fallu accoler au nom, un sobriquet tiré souvent des caractères physiques de la personne ou du lieu qu’elle habite.

 
 Tandis que Raymond prête main forte à ses parents, Pierre et Jeanne, le grand-père paternel s'est maintenu dans la petite propriété de deux hectares dont la famille est propriétaire à "La Coste", lieu-dit à environ mille mètres sur les hauteurs du village de Massat. C'est certainement la forte pente du chemin à cet endroit qui a poussé à donner ce nom à la ferme.


La situation des terres, peu éloignées du village  pesait dans la volonté de la famille de rester cultivateur.
Les dimanches ou jours de fête, bourgeois et paysans se côtoyaient sur la place de l’église à la sortie de la messe. Aux échanges brefs ou furtifs entre subordonnés et nantis, suivaient de longues discussions entre "gens de la terre". Cela faisait dire, à Raymond :


  • A chacun son métier et les vaches seront bien gardées.


Ce, à quoi Marie, toujours prête à prendre le contre-pied avait répondait :


  • Oui mais eux, non seulement ils ne gardent pas les vaches mais ils ont du temps pour vivre autre chose.


  • Crois-tu pour autant qu’ils soient plus heureux ? Ces gens puisent leur bien-être dans la domination des autres. Que les paysans qui peuplent ce canton disparaissent et ces notaires royaux, ces avocats au parlement, ces apothicaires, ces marchands disparaitront aussi rapidement.


  • Si je comprends bien, pour toi, le plus beau métier qui soit, consiste à être cultivateur.


  • Exactement ! C’est l’un des rares où l’homme ne tire pas profit de l’exploitation d’un autre.


  • Tu seras donc cultivateur ?


  • Je veux rester au pays où je suis né. M’affranchir des contraintes qu’ont connues mes parents et mes grands-parents. Tout faire pour avoir mon indépendance et vivre de mon lopin de terre familial.


  • Tu es persuadé que tu seras heureux ?


  • Non, il me manquerait le merveilleux. C’est pourquoi je te demande de me suivre si tu veux bien me fournir cette part de rêve. Tu ferais de moi le paysan le plus heureux du canton….


  • Raymond, Raymond ! dit l'écho


Une fois de plus il jouait le trouble-fête. Mais cette fois, les sentiments qui liaient le jeune homme à Marie avaient pris forme.


C’est à la fête de l’estive, fin septembre que la jeune fille scella l’entente en faisant la promesse de revoir Raymond dès que possible.


Restait aux promis de demeurer fidèles jusqu’au mariage qui eut lieu dans l’église du bourg vingt-cinq ans après la cérémonie des parents.

Découvrir l'église dans laquelle Raymond et Marie se sont mariès


Le tailleur de « Esquen », hameau près duquel vivait le marié, avait confectionné à Raymond le beau et unique costume qu’il ait eu à porter durant sa vie entière


Ce jour-là, la plus grande taverne de Massat réunissait, après la cérémonie, une dizaine de couples.

Comme le voulait la coutume, les jeunes femmes avaient revêtu leur costume traditionnel aux couleurs éclatantes.
En 1752, année de leur mariage, Marie avait vingt-trois ans, Raymond en avait 22.

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