Et si c'était vrai - Chapitre 02

Organigramme des descendants de Pierre

ET SI C'ETAIT VRAI - Chapitre 02

 

1760

Raymond se rend à la foire de Massat.

 

Raymond et Marion, mariés  se sont installés dans la petite maison familiale de "La Coste" sur les hauteurs de Massat direction le col du Saraillé. 

 

Raymond et Marie se sont mariés en février 1752. Depuis, du temps a passé à « La Coste ».  Pierre et Raymond ont participé à une petite révolution agro-alimentaire avec la production de ce tubercule qui a été longtemps décrié : la pomme de terre.

Elle est appréciée en Ariège Elle est devenue la principale ressource alimentaire des habitants D'abord alimentation animale elle est passée à celle de l’homme.

A "La Coste" le tubercule avait suscité la méfiance par la réputation qu'on lui faisait. On le croyait  à l’origine de la lèpre. En 1748 le Parlement de Paris avait même interdit sa culture car on le soupçonnait d’apporter la peste.

Nous sommes en février 1760 Raymond se rend à la foire aux bestiaux de Massat. 

 

Agréable et calme les jours ordinaires, la large allée ombragée du "Pouetch" à Massat voient  sa tranquillité troublée par le beuglement des veaux et des vaches, les odeurs fortes, les joies des retrouvailles et les coups de gueule  quand la foire aux bestiaux s’installe.

 

Avec St Girons et Castillon, Massat est une commune du Couserans où cette manifestation est autorisée tous les deux mois. Propriétaires ou leurs représentants viennent souvent de loin, à pied pour tenter de vendre leurs bêtes. Ici pas de volailles.  Seuls les veaux, les vaches, les agneaux ou parfois le cochon font l’objet de marchandages tous les deux mois. Ce sont le plus souvent des éleveurs de la plaine qui viennent acheter les veaux ou les agneaux aux « montagnards » pour les engraisser et les revendre. Il arrive aussi que les Espagnols viennent s’y approvisionner.

 

 Raymond avide de réentendre les « joutes verbales » d’autrefois ne résiste pas à l’envie de descendre au village.  Le « Pouetch » est de ce côté-ci. Il ne faut qu’un gros quart d’heure à pied pour s’y rendre. La neige qui est tombée la nuit n’a pas découragé les maquignons qui sont arrivés bien avant l’aube, pour faire le tour des troupeaux et jauger du regard la qualité du bétail.

Lorsque Raymond atteint le foirail, il n’est pas surpris de constater que le sujet primordial des discussions reste le fléau qui s’est abattu sur  la contrée. On ne sait pas trop comment l’appeler parce qu’on ne sait pas trop à quoi il est dû. Alors on l’appelle « le méchant mal » et on évoque la destinée. Elle seule peut en être complice. Les Dieux, eux, ne font que le bien. La mort s’est abattue sur Massat parce qu’elle était jalouse des naissances  nombreuses ces dernières années. La population n'avait jamais été aussi élevée.

Autour d’une vache des curieux font un cercle comme pour mieux entendre les boniments d’un vendeur. Raymond distingue une connaissance de longue date. C’est un voisin de Bernède, un hameau sur le chemin qui mène au Col du Saraillé.

  • Comment vas-tu Raymond ? Tu veux t’acheter une vache ?
  • Oh non je ne sais pas trop si c’est le moment. J’avais envie de faire un tour pour voir si le commerce reprend. Et puis, tu vois, j’ai bien fait puisque je te rencontre.

     De 1758 à 1760 le commerce a été considérablement chamboulé en raison d’une terrible épidémie qui a emporté une bonne partie de la population du canton.

  • Ça me fait plaisir de te voir. ça va bien chez toi ? 
  • Oui ! on se méfie toujours de ce "méchant mal"
  • Beaucoup y sont passés, hommes, femmes, jeunes, moins jeunes…Au Saraillé(village sur la route de Cominac), Riou a perdu sa femme et deux de ses enfants… Le curé de la paroisse, Jean Galy-Roquefort organise une procession dans le village. Les paroissiens entonneront des cantiques qu’il a écrits pour cette occasion. Pour la St Pierre, patron de l’église de Massat, un grand feu sera allumé sur la place. On dit qu’autrefois les anciens faisaient ça pour purifier l’air.
  • On fait beaucoup de choses pour lutter contre un mal qui n’a pas d’identité. Rappelle-toi ! Quand nous étions jeunes nous nous préparions à lutter contre la rudesse de la vie. Le métier ne nous faisait pas peur parce que nous avions appris à le connaître. Nous étions dans la force de l’âge. Nous ne pensions pas, alors, que la vie c’était aussi ce mal invisible qui tourne autour de toi sans que tu puisses le saisir. Au moment où il saisit un de tes proches tu te dis qu’il ne mérite pas ça. Tu pleures, tu en veux à la vie. Tu en viens même à te dire qu’elle n’est même plus digne de ta reconnaissance…qu’elle ne vaut pas le respect que tu lui dois…
  • Sinon qu'est-ce que tu fais de beau là-haut ?
  • Avec mon père nous comptions faire de la grange une maison plus grande que celle qu’on occupe parce qu’un jour elle sera trop exigüe. L’envie me manque depuis que ma mère n'est plus.
  • Il faut laisser passer le temps. Tu verras qu’avec la belle saison l’envie te reviendra. Quoi qu’il en soit, si un jour tu as besoin de quelqu’un sache que je suis là. Je me ferai un plaisir de te donner un coup de main.

Une fois de plus la solidarité s’exprimait comme elle l’avait toujours fait dans ce pays de misère où il faut coûte que coûte surmonter les obstacles pour que l’indispensable à la vie subsiste dans la marmite. Les hommes regroupent leurs efforts pour certains travaux pénibles : coupe d’arbres, transports volumineux, construction de granges ou de maisons, aménagements de l’irrigation, abattage d’un cochon. L’individualisme laisse place au communautarisme pour tisser des solidarités au gré des compétences, des caractères, des intérêts, des voisinages dans ce milieu où tout le monde vit à peu près de la même manière.

Par ailleurs, c’est à l’honneur de chaque génération de montrer à la précédente quelle sait faire évoluer la petite propriété familiale en grappillant au jour le jour l’argent frais qui permettra d’améliorer l’habitat ou d’acquérir un lopin de terre rendant la vie plus aisée…. l’occasion d’affirmer sa volonté d’indépendance vis-à-vis des fermiers de bourgeois qui occupent les plus belles terres autour du village

La foire c’était l’occasion d’acheter l’indispensable : sel, outils de fer ou de cuir, cloches ou vêtement, chaussures, tissu, ruban, dentelles au marché parallèle qui se greffait sur la grand rue du village. Raymond ne manqua pas d’y faire un tour.

A son retour à « La Coste » il surprit Marie sortant du poulailler sa panière à la main. Les œufs des poules y étaient soigneusement empilés. Le couple comptait sur cette collecte quotidienne, partie non négligeable  du salaire en nature. La basse-cour était à la charge de Marie. Poules, canards, oies, pintades étaient voués à la marmite. Seules les poules étaient en sursis,  temps qu’elles pondaient. A leur « extinction » les plumes et duvets étaient stockés pour terminer en garnissage de traversins ou d’édredons. Il arrivait même que, dans certaines familles cette réserve de plumage fasse partie de la dot des jeunes mariées. Pour cette raison il n’était pas rare de découvrir dans certains greniers des ballots de

plumes ou la laine destinée à la confection des matelas

  • Tu as rencontré du monde à la foire ?
  • J’ai vu Gilou de Bernède. Il a proposé de m’aider si je me décidais à transformer la grange.
  • C’est un brave garçon. Je crois que tu pourrais compter sur lui.

La neige qui avait encombré le chemin jusqu’au « Pouech » se remit à tomber lorsque le chat vint frotter ses poils sur les molletières de Raymond, comme pour lui demander de le conduire au coin du feu. Il méritait bien ça, l’auxiliaire indispensable, chasseur de souris, protecteur des grains, des haricots et des charcuteries pendues aux poutres. En cette période hivernale le « minou » passait beaucoup de temps près du feu avec ses maîtres.

Entièrement vêtue de noir, assise sur sa chaise basse, devant l’âtre, Marie  se mit à préparer de la pâte à crêpes. Les « pescaillous » étaient de rigueur au village en ce jour de Chandeleur. Fabriquées avec la farine issue du blé noir qui avait été récolté par la famille, elles étaient plus proches de la galette que de la  crêpe véritable.

Lorsque Raymond entra dans  la pièce sa femme leva la tête.

  • Je ’a prépare de quoi en faire une vingtaine…Cela suffira.
  • Oh oui, largement. Nous les mangerons à la veillée avec Eugène et Jeannette du Col d’Ourben. 

Le Col d'Ourben c'était le passage obligé pour se rendre de l'autre côté de la montagne dans la vallée à Oust..

A droite de l’âtre, l’homme débarrassa le dossier d’une chaise encombré de fines baguettes de bois. Il s’assit, se saisissant d’un petit outil qui ressemblait à une serpette, il se mit à fendre une baguette. Le bois, du noisetier permettait de préparer des lanières, les « gansolos », nécessaires au tressage des objets en vannerie utilisés au quotidien : paniers, corbeilles, hottes et même des berceaux d’enfants..

Lorsque Marie lui demanda ce qu’il avait l’intention de fabriquer, il répondit !

  • Je ne sais pas encore. Cela me servira certainement un jour.

En fait, Raymond savait parfaitement que ces « gansolos » seraient réservés à la conception d’un berceau. S’il avait fait une boucle au marché avant de rentrer c’était pour jeter un œil sur ceux qui étaient en vente et s’inspirer des modèles existants. Il avait caché la vérité à Jeanne parce qu’ il  ne voulait pas que le mauvais sort entrave son chemin vers le merveilleux qu’il avait autrefois promis à Marie.

 Ce foyer qui brulait sous ses yeux ne prendrait tout son sens que quand les pleurs ou les cris de joie d’un enfant se mêleraient aux claquements de la bûche qui rougeoie entre les chenets forgés dans le même foyer. Comme le veut la coutume, les futurs mariés les avaient commandés chez le même artisan. Ils les avaient voulus à la fois ressemblants et légèrement différents. Raymond avait posé le sien, un peu plus grand, sur la gauche et c’est là que sa chaise l’attendait chaque soir. Quant à Marion elle s’installait toujours du côté du sien, à droite. Ainsi le voulait la tradition. La maintenir, c’était conserver les croyances des ancêtres qui tenaient au respect de l’harmonie du couple.  Peut-être, un jour la providence permettra t-elle qu’au milieu soit placé le berceau que Raymond avait en tête de fabriquer et qui contiendrait le bébé que le couple souhaitait...mais ...Chut !!!   

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