Et si c’était vrai – Chapitre 03

Organigramme des descendants de la famille de Pierre

Et si c'était vrai - Chapitre 03

 

1775

Le marchand de peaux de lapins

 

A « La Coste » en 1765, Raymond et Marie ont eu un garçon qu'ils ont appelé Paul. Jeanne, la grand-mère, qui se faisait une joie d'avoir ce petit fils est décédée à la suite d'on ne sait quel mal.

En 1775 Paul a donc dix ans. Accroupi au-dessus de la rigole qui longe le chemin, il suit un insecte, une paille à la main, l’incitant à changer de direction.

  • Bonjour Paul qu’est-ce que tu fais ?

Paul lève les yeux et reconnaît le "peillarot". Ce n'est pas la première fois que l'homme s'arrête à la ferme. "Peillarot", c'est son métier. Il achète des "peilles". Autrement dit des morceaux de chiffons mais aussi des peaux de lapins.

  • Viens voir…viens voir. Tu connais cette bête ? lui dit Paul .
  • J’en ai plein le fumier sec chez moi.
  • Tu as vu la grosse boule qu’il pousse.
  • Il l’a fabriquée avec de la bouse de vache. Je crois que c’est pour ça qu’on l’appelle « bousier ». C’est en tous cas ce que j’ai toujours entendu Je crois que c’est l’insecte le plus fort qui existe sur terre. La boule, plus grosse que lui, c’est sa nourriture. Il va la mettre à l’abri elle servira à nourrir ses petits plus tard et il s’en nourrira aussi.

Le bousier imperturbable, allait droit devant, surmontant tous les obstacles qui se présentaient. Un exemple de détermination…Le garçon se releva, tout surpris de l’érudition de  Pierrou.

Découvrir le bousier de Paul
  • Tu en sais des choses. Où as-tu appris tout ça ?
  • A l'école de la vie. Lorsque tu auras mon âge tu en sauras autant. Ne croit surtout pas que la séance de catéchisme que tu suis chaque semaine te suffira à tout savoir.
  • Il te faut utiliser  Utilise tous les outils dont t’a pourvu la nature…tes yeux, tes oreilles, ton nez, ta peau.  Sois curieux et ne te contente pas d’ingurgiter les paroles du curé. Pose–toi toujours la question de savoir s’il n’existe qu’une façon d’appréhender le monde. Je sais ce que tu peux penser : le fait d’être curieux ne m’empêche pas d’exercer un métier de misère. Les conditions n’ont pas permis que je fasse autre chose mais, vois-tu je suis bien dans ma peau comme l’étaient les lapins avant qu’on leur retire la leur…Bien malin celui qui réussira à me déculotter. Tiens voilà Raymond…

 

  • Bonjour Pierrou. Ça fait un moment qu’on ne te voit pas.
  • Bonjour Raymond. Avec l’hiver que nous avons eu je n’ai pas bougé du village.
  • C’est vrai qu’on a eu un temps catastrophique.

 

  • Nous, au village, on n’a pas trop à nous plaindre mais là-haut il y a des gens qui n’ont même pas pu enterrer leurs morts à cause de la neige. Des très jeunes enfants sont morts chez eux sans baptême sans sacrement… les chanoines qui refusaient de se déplacer. Si c’était pour encaisser la dîme, ne t’en fais pas qu’ils n’auraient pas eu peur de la neige…

A Massat, tout le monde connaît le chiffonnier et Pierrou connaît tout le monde.

A chaque passage c’est un rituel. Raymond va chercher tout ce qu'il a l'intention de vendre: vieux vêtements, haillons mais surtout les peaux de lapins qu'il a soigneusement rangées dans le grenier à l'abri des rongeurs. Pierrou les soupèse, les examine, les compte et propose un prix… toujours plus bas que celui qu’il avait l’intention d’arrêter. Suit alors une surenchère attendue du vendeur. Pierrou l’accepte en sortant de sa bourse quelques pièces de monnaie qu’il remet dans la main de Raymond.

Souvent  la visite  s’achève avec un petit verre de vin ou d’eau de vie. Cette fois Pierrou le refuse :

  • Non, il se fait tard. Il faut que je pousse jusqu’au Ker.

 

  • Tu vas faire une prière à Saint Branda ?
  • Non non les prières je ne les ai jamais vraiment connues. Je dois rendre visite à Claustres au Col d'Ourben. Il m'a demandé de passer le voir.

En nommant  Saint Branda, Raymond faisait allusion à un évènement qui se produisit en 1769. Cette année-là il vit un cortège de personnalités civiles et religieuses monter vers ce fameux Ker qui est un rocher qui surplombe la vallée de l’Arac. Cette « délégation » allait découvrir un sarcophage de pierre demeuré intact, enterré au pied du rocher. Le corps momifié d’un vieillard tenant un crucifix d’argent y était allongé. Certains firent le rapprochement avec la disparition mystérieuse, au milieu du quatorzième siècle d’un ermite pieux qui vivait à cet endroit. D’autres étaient convaincus qu’il s’agissait d’un saint auquel on donna le nom de St Branda. Ce nom avait pour origine les cendres et résidus de combustion qui portent le nom de « brandos » ou « branda ».

Dès lors on édifia en ce lieu un petit oratoire avec une statue en bois sensée être celle du saint. Le clergé décida de l’organisation d’une procession au sommet du Ker chaque lundi de pentecôte, pour honorer la mémoire de Branda.

 

Le chiffonnier chargea sur sa charrette à bras, le sac en toile de jute qui contenait les peaux de lapins et reprit son chemin en direction du Ker.

Paul accompagna son père vers la grange. Il lui demanda :

  • Il va en faire quoi de ces peaux ?
  • Il va d’abord les trier. Les plus belles sont destinées au tanneur qui les préparera pour en faire des manteaux ou des vestes. La fourrure faite avec du lapin est la moins chère qui existe. On peut aussi confectionner des chapeaux avec le poil de lapin. Il parait même qu’ils font de la colle avec les chutes nettoyées.

 

  • Mais alors rien ne se perd dans le lapin ?

 

  • Oui…c’est comme le cochon. Mais il faut bien admettre que ce qu’il y a de meilleur, c’est le civet que nous prépare de temps à autre Maman.

        -  Ah ça, c’est vrai. Tu m’en mets l’eau à la bouche. Il faudra lui demander de nous en préparer un, ça te permettra de refaire une réserve de peaux.

Tout en discutant avec Paul, Raymond dégageait une à une les pierres de l’orifice qu’il avait commencé à creuser dans un des murs de la grange qu'il avait l'intention de transformer en maison. Le travail le plus pénible avait été réalisé : désolidariser les grosses pierres qui constituaient « l’armature » du mur. L’intérieur n’était que conglomérat de menues roches et de terre sèche qui avait servi de liant à la construction. Bien que simplement jointées avec de la terre glaise le poids des grosses pierres parfaitement emboitées donnait à ces vieux murs une solidité à toute épreuve. Paul, sentant que l’activité de son père était à sa portée se mit à faire comme lui.

  • Tu sépares les pierres de la terre. On les utilisera pour finir le cadre de la porte… lui dit Raymond … Ici derrière, il y aura le four à pain. A la prochaine foire je commanderai les briques réfractaires. Une partie des sous que m’a donnés Pierrou servira à payer la porte en fer que je commanderai au forgeron…Ici, à droite, il y a assez de place pour caser la huche à pain. Tu m’aideras à la fabriquer avec les planches qui sèchent au grenier.

Raymond adorait ces moments de complicité avec son fils. Ils faisaient partie de cette recherche du merveilleux. Oublier les vicissitudes de la vie, créer un monde intime, mettre à profit cette communion avec les proches pour tendre vers une harmonie, continuer d’exercer au pays le métier de cultivateur dans tout ce qu’il a de noble, être maître de son indépendance, continuer à travailler la terre de ses ancêtres pour valoriser le patrimoine.

Paul avait à cœur de contribuer à la transformation de la vieille grange en maison mais de multiples questions lui venaient à l’esprit qu’il ne manquait de poser à son père :

- Où trouver les pierres, le bois, le sable nécessaires à l’amélioration de la nouvelle bâtisse ?

Raymond savait que l’arrêt de septembre 1756 autorisait aux habitants de Massat de prendre le bois nécessaire parmi les arbres marqués par les officiers du seigneur. Il avait aussi le droit de prélever, pour son besoin personnel, du sable dans la rivière ou des pierres dans certaines carrières de la vallée. Il userait de ces droits qui étaient le résultat d’une entente entre la communauté et la Comtesse de Sabran, propriétaire de la plus grande partie des terres de la vicomté de Massat

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :