Et si c'était vrai - Chapitre 05

Et si c'était vrai- Chapitre 04

1795

Un pèlerin hébergé à « La Coste ».

 

Le bois de Bezolles, à l’ouest cache le soleil couchant. Le ciel est clair. La cloche de l'église vient tout juste de tinter sept fois. Paul a tiré le lait. Assis sur le vieux fauteuil en osier aux accoudoirs « effilochés », il apprécie ce moment où, libéré de contraintes quotidiennes, il peut se permettre une certaine oisiveté. Le calme plat est troublé par quelques cris de corbeaux qui nichent dans les arbres les plus hauts au-dessus du ruisseau.

La dernière poule pénètre nonchalamment dans la grande cage grillagée au-dessous du balcon. Il se lève pour fermer la porte.

Couvrant le grincement du vieux verrou une voix l’interpelle :

  • Pardon « Patron » !

Paul se retourne pour découvrir, sur le chemin, un homme encapuchonné sous une « capette », ce gros manteau de bure sans manches, que portent beaucoup de paysans parce qu’il est facile à enfiler.

  • « Patron », c’est bien la première fois que l’on m’appelle ainsi.
  • Vous êtes bien « patron » pourtant.

 

  • Oh oui, retirez les deux hectares de terre sur lesquels paissent mes deux vaches et le « patron » deviendra simple citoyen sans le sou.

 

  • On va bien vers Cominac en montant par-là ?

 

  • Oui, Cominac et Oust, de l’autre côté de la vallée. C’est bien pour cela que ce chemin s’appelle « Chemin d’Oust » mais vous avez encore deux cols à franchir d’atteindre Cominac ; Ourben et Saraillé. Il m’étonnerait fort que vous puissiez y arriver avant la nuit

 

  • Et il n’y a pas, sur le chemin, une auberge qui puisse m’héberger.

 

  • Oh mon pauvre, il n’y a pas assez de passages ici pour faire vivre un aubergiste… Je peux vous proposer une paillasse, dans la grange, derrière, pour passer la nuit, si vous voulez. Nous partagerons l’azinat et un morceau de fromage avant cela.

L’homme posa à terre le sac qu’il tenait à l’épaule. Les bandes molletonnées surmontant les chausses laissaient deviner qu’il avait cheminé sur des sentiers boueux.  La grande cape cachait des vêtements qui avaient l’air de bonne tenue.

  • Je viens de Saurat d’où je suis parti ce matin très tôt.  Le chemin est long même en prenant les raccourcis.

En 1795, seuls les sentiers muletiers donnaient accès à la vallée de l’Arac. Le village de Saurat, entre Tarascon et Massat était connu pour ses carrières de pierres qu’utilisait  toute la contrée pour affuter les lames des faux.

 

  • Vous avez bien marché. Finissez d’arriver…

S’adressant à son épouse dans la cuisine :

  • Jeanne, ajoute une écuelle… Nous avons un invité.

Jeanne n’est sous les toits de « La Coste » que depuis le début de l’année 1795.

Née en 1773, elle a huit ans de plus que Paul. L’acte de mariage délivré par la toute récente mairie, précise que le couple a officialisé son union le 19 pluviose an 3, calendrier révolutionnaire oblige. En s’installant à « La Coste » elle quitte une famille de paysans.

Elle n’a aucun mal à manipuler la grosse marmite de fonte pendue à la crémaillère ou le chaudron de cuivre noirci par la fumée sous le large manteau au-dessus du foyer. La fumée étouffante qui lui pique les yeux la gène à peine. Elle se contente de maintenir entrouverte la porte de la pièce unique de la maison. . Le courant d’air  aide la cheminée à évacuer la fumée. En hiver il n’en sera pas de même, l'air sera trop froid. L’habitation de pierres jointées par de l’argile est humide. La déclivité du sol a imposé que la bâtisse soit adossée à un terreplein de terre qui amplifie l’humidité.

La porte d’entré donne sur le pignon face au chemin.  Deux grosses pierres plates font office de marches d'escalier pour accéder à l’étage où vit la famille.

Après avoir retiré sa cape, l’homme laisset découvrir sa silhouette dans la pénombre de la pièce unique.

  • Bonjour Jeanne !...Je peux vous appeler ainsi ?

 

  • Bien sûr, puisque c’est mon prénom. Ici, d’ailleurs, personne ne s’appelle par son nom. On nous différencie le plus souvent par des sobriquets quelque fois par le lieu où on habite. Raymond, c’est « Jammou, » moi c’est « Roquefort » et nous portons tous les deux le même patronyme, « Galy ».

L’homme ne parut pas étonné par ce que lui dévoilait Jeanne.

  • Ah oui … un nom fort répandu dans la région...Je ne vous dérange pas ?

 

  • Non, asseyez-vous. C’est un honneur pour nous que de vous offrir l’hospitalité.

Jeanne fit une croix sur le pain avant de le trancher et de le poser sur la table. Elle se signa puis entama sa prière.

                    « Seigneur, vrai Dieu et vrai homme tout puissant

                       Vous qui naquîtes du corps de la vierge Marie… »

A sa grande surprise, Jeanne vit l’homme se lever et poursuivre la prière avec elle.

                    « Vous qui fûtes par les pieds cloué,

                        Vous dont la tête fut couronnée d’épines…

                        Seigneur Dieu de vérité, tu m’as racheté. »

 Les prieurs de signèrent avant de prendre place à table.

  • Où donc avez-vous appris cette prière, demanda Paul. Beaucoup en pareille occasion disent un Pater Noster.

 

  • Cela m’arrive aussi. Je suis moi-même surpris de vous entendre dire ces paroles. La prière trouve son origine chez les cathares.  Qui vous l’a enseignée ?

 

  • C’est le curé Rochefort qui nous l’a transmise lors de notre mariage. Je m’honore de porter le même nom.
  • J’ai entendu parler de ce brave homme. Il est décédé en prison à Toulouse en 1794.

 

  • Emprisonné parce qu’il avait refusé de se plier au dictat politique. Je suis moi-même originaire de Massat. Curé, j’ai refusé aussi de prêter serment et j’ai dû m’enfuir en Espagne.

 

  • Est-ce indiscret de vous demander ce qui vous pousse à aller jusqu’à Cominac?

 

  • Ma destination n’est pas précisément Cominac. Je veux retrouver Pierre Loubet de Paule.

 

  • Le chef de la petite église des « Petchets » ?

 

Lire l'histoire des "Petchets", prêtres réfractaires
  • C’est bien ça ? On m’a dit qu’il fallait prendre le chemin vers Cominac. Vous connaissez l’homme ?

 

  • Ici tout le monde le connaît. Il habite le quartier de Bernède à tout juste un kilomètre d’ici. Si vous m’aviez dit que c’est là que vous allez, je vous aurais incité à continuer votre chemin. Mais vous finirez d’arriver demain.

 

  • J’ai su qu’on l’avait arrêté et emprisonné dans les tours de Foix.

 

  • Nous avons été soulagés d’apprendre sa libération. Il vit pauvrement là-haut, entouré de fidèles. Afficher son attirance pour ces gens qui refusent les lois de la République est dangereux pour nous. Nous sommes prudents tout en faisant tout ce qui est en notre pouvoir pour les aider.

 

  • J’ai connu Pierre avant de m’exiler. J’avais une trentaine d’années. Aujourd’hui je me rapproche des miens, des paysans que j’ai côtoyés durant toute ma jeunesse mais aussi de tous ceux qui leur veulent du bien.

 

  • Nous vivons des moments difficiles dit Jeanne. La disette a fait que cet hiver la Préfecture de Foix a organisé la distribution de soupes gratuites dans tout le canton. Nous devons être solidaires. Les pauvres doivent aider les pauvres. L’homme qui assume pleinement sa pauvreté ira au paradis.

 

  • C’est bien ce que dit l’Evangile, Jeanne, mais cela ne doit pas faire croire qu’il n’y a pas de salut pour les riches et que la richesse de notre vivant entraine inévitablement notre perte dans l’au-delà. Aider les pauvres, mendiants, migrants, ou chef de famille ruiné n’envoie pas notre âme directement au Royaume du Père. Que nous soyons riches ou pauvres chacun aspire à ce que son descendant vive dans de meilleures conditions. C’est bien ce que tout le monde souhaite pour ses enfants, n’est-ce pas ? Il faut croire à l’avenir et faire confiance à la destinée.

 

  • Nous sommes heureux de partager ce dîner avec vous, Monsieur le curé. Vos paroles éclairées nous ouvrent l’esprit. De vivre refermés sur nous-mêmes, obscurcit nos pensées. Nous avons besoin de rencontrer des gens comme vous pour nous ouvrir l’esprit. 

 

  • Continuez à vivre en harmonie comme vous le faites. On attend des maîtres de maison qu’ils soient de bons voisins. Se crever de besogne à sa charrue ou à sa faux ne doit pas être votre unique valeur. L’oisiveté, la joie de vivre au soleil ou au coin du feu doivent faire partie de vos occupations.

 

  • Vous prendrez bien une petite eau de vie de la maison…pour clore notre modeste dîner ?
  • Non. Je suis fatigué. Il me tarde de m’allonger. Il y avait longtemps que je n’avais passé un aussi agréable moment. Je remercie la destinée d’avoir provoqué cette rencontre. Je suis soulagé de savoir que mon chemin ne sera pas très long demain. Je vous souhaite une bonne nuit.

 L’homme passa la nuit dans lit fait d'un cadre en planches et d'une paillasse de feuilles sèches.  

Le lendemain il reprit le chemin pour se rendre au Col d’Ourben. Il y retrouva son ami Pierre Loubet dans la maison de « Petchet » qui avait donné son nom à la secte qu’on appelait aussi « Petite église ». Pierre Loubet en était le chef. Il déniait la qualité de prêtres à ceux qui avaient prêté serment à la constitution. Il se chargeait des baptêmes religieux et de l’inhumation des morts sur la montagne du Ker. La « Petite église » comptait alors une centaine de fidèles. 

 

 

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