Visiter la ville de Brassac sur l’Agout c’est entrer dans la « petite » histoire de la ville, celle de ses deux châteaux, ses vieux quartiers, sa fontaine tout en abordant la « grande » histoire, celle qui a vu s’affronter en 732, la brillante cavalerie des Arabes aux troupes du Nord.

Il reste de ce passé, une légende étonnante datant du VIIIème siècle, rapportée par le marquis de Saint-Vincent Brassac dans un ouvrage publié en 1907.

 

      Cette légende est en effet le plus ancien document existant sur l'état de Brassac au VIIIe siècle. Elle évoque l'existence d'un château, le Castel-Sarrasi sur la rive gauche de l'Agout, ruines d’un ancien château fort des Sarrasins.

Nous nous sommes intéressés à l’histoire et avons été curieux de découvrir la légende.

 

L’histoire

Après trois jours de combats, Ab-der-Rhaman ne put entamer le mur de fer des Francs de Charles Martel, alliés aux Aquitains du duc Eudes, et la fuite de l’armée arabe fut aussi rapide que l'invasion.

Les Arabes retournèrent en Espagne sans, toutefois, abandonner complètement le territoire des Gaules ; ils occupèrent, avec Narbonne, les montagnes au nord de cette ville et, dans ces réduits impénétrables recouverts d’épaisses forêts, attendirent l'occasion favorable de conquérir les riches contrées perdues. Brassac se trouve dans ces montagnes au nord de Narbonne que les Arabes ont occupées pendant près d'un siècle, de 732 à 797, époque où ils durent, après la bataille sanglante de Villedaigne-sur-Orbieu, abandonner les Gaules et se retirer dans le royaume de Barcelone.

Après le départ des Arabes, le Château-fort (Castel) devint, selon les uns, une abbaye, selon les autres, une léproserie ; le temps a passé là-dessus, il ne reste que des ruines au milieu d'un site sauvage et la vieille ballade, écho des sombres drames de la conquête sarrasine.

La légende

Les vestiges du Castel-Sarrasi, où fut enfermée l'héroïne de la légende, sont situés à huit cents mètres environ au sud de Brassac, au milieu des bois, sur une croupe qui domine l'Agout de ses flancs escarpés.

La partie sud du château s'est effondrée dans l'abîme que les ruines surplombent en cet endroit par une muraille verticale de granit. Il reste encore un amas considérable de pierres, parmi lesquelles on retrouve les traces d'épaisses fortifications et quelques pans de murs encore debout.

 

La ballade qui raconte la légende

Cette ballade est un poème héroï-comique rythmé et appartient au genre transmis par les Arabes à nos Troubadours qui chantaient ces strophes en dansant.

Elle se compose de quarante et un couplets, de deux vers chacun ; le premier de sept pieds, le second de six.

 

Chaque couplet est chanté deux fois sur un ton différent : le premier doux et presque solennel, le second grave et mélancolique.

 

 

  1. Le vicomte se marie,

Le vicomte Joli.

 

  1. Il épouse Escribote,

La fleur de ce pays.

 

  1. Il l'a prise si jeune

Qu'elle ne sait se vêtir.

 

  1. Quand on l'amène â la rivière,

Elle ne sait s'en revenir.

 

  1. Il va sept ans en guerre

Pour la laisser grandir.

 

  1. Au bout de sept ans revient

Le vicomte Joli.

 

  1. Il va frapper à la porte :

Escribote, ouvre-moi ?

 

  1. Son père, à la fenêtre,

Répond : Elle n'est plus ici.

 

  1. Les Maures te l'ont prise,

Les Maures Sarrasins.

 

  1. J'irai bien la chercher,

Quand je saurais de mourir.

 

  1. Il fit faire une barque

Toute en or et argent fin.

 

  1. La barque le transporte

Sous une aubépine.

 

  1. Il rencontre trois laveuses

Qui lavent des draps fins.

 

  1. Dites-moi, vous, laveuses,

Quel est ce château ?

 

  1. C'est le château des Maures,

Des Maures Sarrasins.

 

  1. Dites-moi, vous, laveuses,

Quelle dame y a-t-il dedans ?

 

  1. Il y a madame Escribote,

La fleur de ce pays.

 

  1. Dites-moi, vous, laveuses,

Comment faire pour lui parler ?

 

  1. Il faut t'habiller avec le costume

D'un pauvre pèlerin ;

 

  1. Aller de porte en porte,

Tout le long du chemin.

 

2t. Escribote fait l'aumône

Aux gens de ton pays.

 

  1. Comment ferait-elle l'aumône

Aux gens de mon pays,

 

  1. Que les oiseaux dehors

N'en savent pas venir.

 

  1. Il n'y a que les hirondelles

Qui volent si bien.

 

  1. Il s'en va frapper à la porte,

Le vicomte Joli.

 

  1. Oh I c'est moi, Escribote, qui suis ici ;

Je suis ton ami !

 

  1. Escribote met sur la table

Du bon pain, du bon vin.

 

  1. Dis-moi, belle Escribote,

Voudrais-tu t'en revenir ?

 

  1. Oui, certes, vicomte,

Je voudrais être à moitié chemin.

 

  1. Je monte dans ma chambre

Pour me vêtir de serge.

 

 

  1. Dans les coffres du Maure

Elle prit l'or le plus fin.

 

  1. Ensuite elle va à l'écurie,

Choisit les plus beaux chevaux.

 

  1. Tu monteras le rouge,

Je monterai le gris.

 

  1. Escribote est partie

Derrière le pèlerin.

 

  1. L'or jaune qu'elle emporte

Ferait briller la mer.

 

  1. A peine furent-ils dans la barque,

Que le Maure les suivit.

 

  1. Il est noir de colère

Et dit au pèlerin :

 

  1. Sept ans je l’ai nourrie

De pain blanc, de bon vin.

 

  1. Sept ans je l'ai habillée

De vrais et de satin.

 

  1. Ce que je ne ferai plus maintenant

Du soir jusqu'au matin.

 

 

  1. C'était mon Escribote,

La fleur du pays.

 

 

 

Ce que raconte la Ballade

 

Le vicomte Joli est fiancé à Escribote, si jeune encore, qu'il doit attendre longtemps le jour de ses noces.

Il s'en va guerroyer, et, après sept ans, revient chercher la dame de ses pensées. Le père d'Escribote lui apprend que les Maures l'ont enlevée ; certainement avec beaucoup d'autres.

Où l'ont-ils conduite ? Il l'ignore. Le vaillant vicomte ne se laisse pas abattre et jure de la retrouver quand il devrait y laisser la vie.

 

Il fait faire une barque qui le porte sur l'Agout jusqu’au pied du massif du Sidobre. Là, cette barque légendaire eût-elle été construite avec de l'or et de l'argent fin, comme dit la ballade, ne pouvait plus continuer naviguer, car le lit de la rivière, pendant son parcours dans la montagne, est encombré d'énormes roches granitiques et d'une série de cascades. Il doit se résoudre à abandonner sa barque aux soins d'un écuyer et à continuer, en suivant les bords de l'Agout, sa route vers le repaire des ravisseurs. A mesure que Joli s'avance, il obtient des renseignements. Enfin, il arrive à un endroit d'où on aperçoit un château-fort sur la montagne. C'est la vallée de Brassac.

Le vicomte interroge des femmes qui lavent des draps fins dans la rivière.

il s'informe s'il y a des dames gauloises dans le château et, au nom d'Escribote, leur demande conseil pour pénétrer jusqu’à elle. Celles-ci, probablement esclaves, enlevées aux environs, ne manquent pas de jouer un mauvais tour à leur ravisseur en indiquant au jeune guerrier le moyen de lui parler.

Elles lui apprennent qu'Escribote fait l'aumône aux gens de son pays, ce dont il s'étonne, car sa demeure si éloignée que, seules, les hirondelles au vol puissant, savent en franchir la distance.

Le vicomte suit leurs indications, se déguise en pèlerin mendiant et va demander l'aumône à la porte du Castel.

Ce stratagème lui réussit. Use fait reconnaître sous ce costume.

Sa fiancée l'accueille avec joie :

Et, prévoyante, n'oublie pas avant de partir d'aller prendre le trésor du Maure qui l’avait enlevée et mis sa demeure au pillage.

Puis elle choisit dans l'écurie les meilleurs chevaux et tous les deux galopent vers leur précieuse barque sans perdre un instant.

Bien leur en prit, car à peine ont-ils quitté la rive, qu’ils aperçoivent le ravisseur à la tête d'une troupe de cavaliers courant à toute bride derrière eux,

Alors le Maure désespérant de les rattraper, fait retentir l'air de ses lamentations :

C'était mon Escribote, la fleur du pays, ajoute-t-il mélancoliquement.

 

 

 

Les noms des héros : Escriboto et Joli, paraissent indiquer une femme savante pour cette époque et un beau cavalier. Ils sont probablement la personnification, sous une forme poétique, de ceux qui jouèrent un rôle dans la tourmente de l'invasion arabe.

Les divers âges parcourus par ce chant lui ont apporté bien des altérations, mais il n'en conserve pas moins, dans son ensemble, la forme de la poésie des troubadours au neuvième siècle.

 

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