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La lettre
Première partie :
A propos des habitants du Couserans et de Massat.
Castillon, le 1er septembre 1667
…Je poursuivis mon chemin par des routes d’autant plus fâcheuses que je m’approchais davantage du Couserans, et j’arrivai bien mouillé à Saint-Lizier.
Cette ville est bâtie sur un coteau de montagne, exposé à peu près au midi et qui règne le long de la rivière du Salat, pleine de rochers.

Après que je me fus instruit de toutes ces choses, je fus bien aise de savoir aussi quelque chose des mœurs des gens de ce pays ; tout ce que je vis de monde me dit unanimement que jusqu’à présent les gentilshommes et le peuple, non seulement de cette contrée, mais aussi de toutes les montagnes, sont fort difficiles à gouverner, qu’ils n’avaient reconnu ni l’autorité de la justice et du Parlement, ni celle des intendants, ni des gouverneurs de la province, et que celle du Roi y avait été la plus méprisée ; que les tailles ne s’y payaient point, ni toutes sortes de deniers que le Roi a accoutumé d’imposer dans toutes les autres contrées de la province que si quelqu’un était assez hardi pour entreprendre d’en faire la remontrance, l’on ne faisait aucune difficulté de l’assassiner qu’il n’y avait rien de plus commun que le meurtre J’ai su d’ailleurs deux ou trois particularités qu’il est bon que je vous dise pour la rareté du fait. La première est que les habitants du lieu de Massat, qui est un village très considérable, ayant reçu quelques mécontentements du feu vicomte de Rabat, leur seigneur, qui passait pour des plus marquants et des plus autorisés du pays, rasèrent sa maison seigneuriale de fond en comble, et pendant dix ans jouirent de tous son bien, sans que jamais personne de sa part ait paru pour en faire quelque recette, qu’il n’ait été assassiné ou contraint à fuir après avoir été bien battu. Ce différend ne s’est terminé qu’après la mort de ce vicomte....
De ce lieu il y a deux chemins, dont l’un est sur la gauche le long de la rivière, lequel conduit à Soulan et à Massat ; ce n’est qu’un petit sentier qui monte fort haut sur le côté de la montagne où à peine il y a de quoi passer un homme à pied ; quoi qu’il soit difficile et très périlleux, c’est néanmoins l’unique chemin par lequel on entre dans la vallée de Massat et par lequel se distribuent toutes les denrées qu’on y porte et le fer qui s’y vend. L’autre chemin est à droite et conduit dans la vallée d’Oust et de Seix et ensuite aux ports d’Espagne
Dans ce temps même, je vis descendre de la montagne quantité de bestiaux de toutes sortes, et j’appris des paysans et des pasteurs et bergers qui les conduisaient, que toute cette quantité de bestiaux appartenait, partie aux habitants de Seix et partie aux habitants de plusieurs autres lieux du Couserans, lesquels ils avaient coutume, huit jours avant la Saint-Jean-Baptiste, d’envoyer pâturer sur les montagnes les plus hautes, que ceux du lieu de Seix qui avaient des montagnes très considérables et de grande étendue y retenaient leurs bestiaux, mais que les habitants des autres lieux faisaient passer les leurs jusqu’en Espagne, où ils prenaient des montagnes à ferme, et les y retenaient ordinairement jusqu’au quinzième septembre, que dans ces montagnes les pasteurs et bergers y demeuraient pendant cet espace de temps sans retourner, qu’ils avaient des petites cabanes dans lesquelles ils se retiraient pendant la nuit et durant le mauvais temps et où ils faisaient leurs fromages, et que ceux à qui les bestiaux appartenaient avaient soin de leur envoyer tous les huit jours quelque peu de pain fait de blé, de seigle, de millet, de sarrasin et même d’avoine.
Je m’informai s’ils ne faisaient point de beurre, et ils me répondirent que non, mais qu’ils avaient coutume de confondre et mêler ensemble tout le lait de leurs bestiaux, tant vaches que chèvres et brebis, et en faisaient seulement des fromages, qu’ils partageaient ensuite entre eux, à proportion du nombre des bestiaux qu’ils avaient.

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Les commentaires
SAINT-LIZIER
L’ancienne cité gallo-romaine devient le siège d’un important Évêché à partir du VIe siècle. Mais son renouveau, elle le connaît à l’époque romane : deux cathédrales sont alors construites. La véritable, Notre-Dame de la Sède, aujourd’hui dans l’enceinte du Palais des Évêques, et l’église paroissiale du bourg d’en bas, avec son cloître, plus ancienne d’ailleurs, appelée aussi
« Cathédrale » (Cathédrale de Saint Lizier) qui abrite son trésor avec la crosse de Saint Lizier du xiie siècle, le buste reliquaire de Saint Lizier. Ce buste, en argent doré ciselé est attribué à Antoine Favier, orfèvre à Toulouse, qui l'aurait réalisé en 1531.usqu'au XIXème siècle la production de fer a été une activité importante pour le Massatois.

Un mur, vestige de la résidence du seigneur.
Une légende sur la résidence seigneuriale a traversé les siècles pour nous parvenir. Il est dit que le seigneur s'octroyait le droit de cuissage et qu'avant le mariage, il couchait avec la future mariée. C'est la raison pour laquelle, le château porte le nom de Château d'Amour, mais aussi pourquoi les habitants le détruisirent.

Le château de SEIX

La porte de Kercabanac par laquelle on entre dans la vallée du Salat pour se rendre à Oust ou à Seix.
Abris de bergers
Au pied du pic des Trois Seigneurs, près de Massat, les anciennes cabanes en pierres sèches des bergers sont restées intactes. À1450 mètres, les pâturages des Goutets accueillent ainsi plusieurs hameaux d’altitude pour les estives. On y trouve à la fois ces cabanes de bergers, des granges pour les animaux et les fameux « orris » ou « mazucs », cabanes rondes à moitié enfouies avec un toit en coupole recouvert de terre et d’herbe pour conserver les fromages au frais.

Fromage du Couserans
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Deuxième partie :
Les relations avec les Espagnols.
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| Je leur demandai pour quel sujet ils retournaient si tôt, ils me dirent que c’était la publication de la guerre que les Espagnols avaient déclarée aux Français, qui en était cause, et que les frontaliers d’Espagne les avaient avertis de se retirer de crainte qu’on ne leur courût sus. J’appris même qu’à vingt pas de l’endroit où quelques-uns de ces bergers m’avaient rencontré, ils avaient trouvé un miquelet ; c’est ainsi qu’ils appellent les montagnards espagnols, qui sont ordinairement des coquins et des voleurs, armés d’épées et de dagues, de mousquetons et de trois ou quatre pistolets. Je ne fus pas malheureux de ne point tomber entre les mains de ces sortes de gens.
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A cette époque la France était en guerre avec les Espagnols pour reconquérir des territoires hollandais occupés par ces derniers.

Les miquelets sont des mercenaires d'origine cévenole ou catalane, qui constitueront les meilleures troupes d'infanterie légère au service de l'Espagne, entre le XVIe siècle et le XIXe siècle.
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Je m’enquis d’où venait cette bonne foi des Espagnols de les avoir ainsi avertis de se retirer. Ils me répondirent que, telle guerre qu’il y ait eue entre la France et l’Espagne, comme les deux frontières sont en des pays fort ingrats, qui ne peuvent pas fournir aux habitants les choses nécessaires à la vie, de sorte qu’il leur serait impossible d’y subsister sans le commerce, il y a en de tout temps des traités appelés des permis fort étroitement gardés et observés, au moyen desquels les Français ont la liberté d’aller franchement et librement commercer de toutes sortes de marchandises, excepté seulement de celles de contrebande, sur la frontière d’Espagne, jusqu’à certains lieux désignés par les traités et accords faits entre les deux nations... c’est par ce commerce qu’une infinité de peuple, dans ces pays les plus mauvais du monde qui soient habités, trouve moyen de subsister.
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Les habitants du Haut-Couserans tirent leur subsistance des échanges de marchandises qu'ils font avec les Espagnols.
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| Ils me dirent aussi que pour la communication du Couserans avec l’Espagne il y avait trois ports : celui d’Aula, au-dessus du lieu jusques auquel j’avais été, un autre qui est celui de Salau qui est le plus considérable, et le troisième celui de Martellat au-dessus d’Ustou ; et que le lieu de Saint-Girons est le grand marché du pays où se fait tout le commerce et la communication. Je m’informai encore de quelles sortes de marchandises on avait coutume de commercer. Ils me répondirent qu’on vendait aux Espagnols toutes sortes de grains, du vin, des mules, des bestiaux, des draps, des rubans et toute sorte de quincaillerie, et que les Espagnols débitaient quantité de laine et de sel, peu de safran et d’huile, dont le transport ne se fait qu’à charge de chevaux ou de mulets, mais avec beaucoup de difficultés, les ports étant pendant neuf mois de l’année couverts de neige, comme ils étaient déjà pour lors. Et de fait, on me fit voir le port de Salau qui était déjà tout blanchi. Je ne laissai pas de voir un homme du pays qui dans un panier, qu’il avait sur son dos, portait des prunes qu’il allait vendre en Espagne. |

Le port d'Aula est un col routier pyrénéen d'une altitude de 2 260 m à la frontière franco-espagnole, entre l'Ariège et la province de Lérida.
Depuis la nuit des temps, les Pyrénéens avaient leurs passages pour aller d'un coté ou l'autre du massif sans rendre de compte à personne. Colonies Celtes réfugiées, Cathares, contrebandiers de tout poil et plus près de nous, résistants qui fuyaient les allemands pendant la dernière guerre Mondiale. Maintenant c'est un lieu d'estive pour les moutons et les vaches et un formidable terrain de jeu pour les randonneurs.
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| Troisième partie : Les bêtes "farouches" et autres, dans le pays. |
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Je m’enquis enfin s’il n’y avait pas beaucoup de bêtes farouches dans ces montagnes, comment ils faisaient pour préserver leurs bestiaux et comment ils les nourrissaient lorsqu’ils les avaient tirés de la montagne ; ils me dirent qu’il y avait quantité de loups, de sangliers et d’ours, et même ils me firent voir quantité de millets et de blés sarrasins crûs sur les terres défrichées de ces montagnes, qui étaient entièrement mangés et gâtés. Ils me dirent que cela avait été fait par les ours, et que ces trois sortes de bêtes faisaient ordinairement la guerre à leurs biens et à leurs bestiaux, contre lesquelles ils se défendaient avec des chiens beaucoup plus grands et plus forts que ceux que vous avez pu voir jusqu’ici ; et afin que ces chiens puissent avec plus de sûreté attaquer ou se défendre de ces bêtes, ils leur mettent au col un collier garni de grands clous.
L’un de ces paysans à qui je parlais avait, trois jours auparavant, fait une action fort hardie contre un ours ; l’ayant trouvé par hasard qui mangeait son millet, il prit le bâton dont il se sert pour la conduite de ses bœufs, et il fut droit à l’ours, faisant grand bruit. Cet ours, effrayé du bruit, fut à l’arbre le plus prochain et monta dessus ; le paysan le poursuivit appelant ses voisins au secours ; l’ours voulant descendre, le paysan le piqua de la pointe de fer que vous savez qui est au bout de ces sortes de bâtons, et par ce moyen l’obligea à remonter au bout de l’arbre et l’empêcha de descendre jusqu’à ce que ses voisins, armés de fusils, vinrent à son secours et tuèrent l’ours sur l’arbre.
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Ours photographié en 2013 Ce sont des images rares. Les 9 et 10 mai 2013, un appareil photo automatique du Fonds d'intervention éco-pastoral (FIEP, groupe ours Pyrénées), une association de protection des animaux, a photographié des ours se frottant à un arbre.

Un chien des Pyrénées.
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| Ces paysans me dirent encore, qu’outre ces sortes d’animaux, il y avait des chevreuils et des isards. Je ne vous dis rien des chevreuils, parce que vous savez ce que c’est. Mais il faut que je vous dise que les isards sont ce que nous appelons en France chamois ; ce sont des animaux qui tiennent de la biche, de la chèvre et du chevreuil. Ils ont le poil de la biche, la grandeur des plus grands chevreuils, et la forme à peu près de la chèvre. Je vous en rapporterai une corne, que j’ai arrachée moi-même à la tête d’un de ces animaux qu’un paysan de Seix avait tué. Au reste c’est le plus vite et le plus dispos de tous les animaux. Il n’est rien de si rare que d’en avoir de vifs, parce qu’ils sont ordinairement dans les lieux les plus âpres, et qu’il n’y a point de chasseurs et de chiens qui puissent les suivre ni les atteindre. L’on m’a fait voir une fenêtre, de laquelle un petit isard, qui n’avait point encore la corne, avait sauté. C’était un petit animal qui avait été pris à la tanière sans la mère, lequel j’ai vu moi-même ; et en vérité la fenêtre était à quinze ou seize pieds de hauteur du rez-de-chaussée. Lorsqu’on en attrape, il faut les surprendre et les tuer à coups de fusil et quelquefois ils se tuent aussi eux-mêmes en deux manières, savoir lorsqu’ils ont mal pris leurs mesures pour sauter, étant un peu rigoureusement poursuivis, et lorsqu’ils se veulent gratter avec le pied de derrière, lequel en ce faisant, ils engagent assez souvent dans leurs cornes et se laissent ainsi tomber. Comme les lieux où ils se trouvent sont pleins de précipices, on en trouve quelquefois qui se tuent de cette manière. Ils me dirent encore qu’on voyait dans ces montagnes, mais fort rarement, des perdrix blanches, des merles blancs, et des corneilles à bec et à pieds rouges. |
Un chevreuil

L'ISARD
Il fait partie du même genre que le chamois des Alpes, plus lourd d'une dizaine de kilogrammes. Il en diffère aussi par un pelage d'été plus roux et un pelage d'hiver plus clair agrémenté d'un collier de poils noirs au niveau du cou. Les cornes forment un crochet plus ouvert (souvent > 45°) que celui du chamois.
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| Quatrième partie : Les activités des paysans. |
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| Pour ce qui est de leurs bestiaux, je vous ai dit la manière dont ils les tiennent dans leurs montagnes pendant l’été ; et ils me dirent que, pendant l’hiver, lorsque toute la terre était couverte de neige, ils les tenaient dans les granges et leur faisaient manger l’herbe qu’ils avaient recueillie pendant l’été dans les forêts et dans les prés. Pour ce qui est du printemps et de l’automne, aussitôt que la neige commençait un peu à fondre, ou jusqu’à ce qu’elle eût tout à fait couvert la terre, ils les mettaient en pâture dans les bois et dans les prairies, dont ils leur font manger les feuilles et l’herbe. Comme la plupart du temps ces bestiaux avalaient autant de terre et de neige que l’herbe, ils les réchauffaient et les purgeaient en leur donnant du sel à manger. A raison de cela, le sel est la marchandise dont les Espagnols font le plus grand débit chez eux ; le bon marché auquel on le leur vend, l’extrême nécessité qu’ils en ont, et la franchise et la liberté qu’ils ont eues de tout temps de commercer de ce sel, font que, dans ce pays et généralement par toutes les montagnes, il n’y a rien de plus odieux que le nom de gabelle. Si souples et si soumis que les peuples de ces contrées puissent être, depuis que M. Pellot les a réduits, je n’estime pas que jamais on puisse l’y établir, qu’il n’y ait une rebellion générale de tous les habitants. |
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| Mais que penseriez-vous, mon cher compère, que soient les belles prairies et les granges de ce pays-là. Je vous ai dit quelle sorte de pays était le Couserans et, que tant que nous y avions marché, nous ne pouvions rien voir à droite ni à gauche que des montagnes si serrées que, le long des rivières à peine, il y avait un sentier pour le passage d’un homme ou d’un cheval, et qu’aux endroits où les vallons s’élargissaient un peu, c’était là où les villages étaient situés, mais si pressés que tout le terrain était occupé par les maisons. Cela est très vrai, et c’est une espèce de merveille de voir une quantité si considérable de monde en un si petit pays, où on ne fait aucune dépouille de vin et où on ne recueille pas la douze ou quinzième partie du blé qu’il faut pour la nourriture des habitants, et que cependant on y vit ainsi que dans les meilleures contrées. Le peu de terres qui sont en labour sont sur des montagnes, que les habitants ne peuvent point humecter avec les ruisseaux ou les eaux des fontaines ; et je ne pourrais jamais croire, si je ne l’avais vu, qu’il fût possible à des hommes de grimper en des lieux ou sur des rochers, où il y a quelque peu de terre que j’ai vue bien labourée, et où croissent les plus beaux millets et les plus beaux blés sarrasins que l’on puisse y voir. Les prairies sont de même sur des penchants de montagnes et sur des précipices, où vous ne pourriez jamais vous imaginer que les hommes pussent aller ; et pour cela, ils font les ménagements admirables de toutes les eaux, qui sont sur les montagnes les plus hautes, et qu’ils conduisent tout le long de ces précipices, les tournant et les détournant ainsi que bon leur semble, par des petits canaux qu’ils font, au moyen desquels arrosant incessamment ces lieux, qui naturellement seraient secs et arides, ils font de très agréables prairies. Comme les bois, dont toutes ces montagnes étaient ci-devant couvertes, sont de peu de valeur ou de peu de considération, lorsqu’un paysan a découvert quelque endroit dans lequel il peut commodément faire aller de l’eau, il ne se donne pas la peine de couper, mais d’abord il met le feu et brûle tout le bois du lieu dont il veut se servir, laboure ensuite cette terre échauffée et y fait deux ou trois dépouilles de grains ; après quoi il en fait des prés en la manière que je viens de vous dire, parce que, la richesse de ce pays consistant en bestiaux, il n’y a rien qui soit plus précieux et plus recherché que les prairies je vous laisse à juger sur cela du bel état auquel j’ai trouvé les forêts de ce pays. |
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| Cinquième partie : Les chaumières des paysans. |
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| Pour ce qui est des granges, ce sont de misérables chaumières, bâties à demi-côte ou sur la hauteur des montagnes qui ne sont point les plus hautes ; car rarement on tient les bestiaux en bas, pour la raison qu’il ne faudrait faire autre chose que de les faire monter et descendre, de plus parce qu’il faudrait y voiturer les foins, ce qu’il ne se pourrait sans frais et sans pertes ; pour cela, on les tient dans ces chaumières, qui sont divisées en deux espaces, dont l’une est la bergerie, mais fort étroite, et l’autre est la demeure des paysans qui, la plupart du temps, sont pêle-mêle avec les bestiaux. Le grenier sert à resserrer les foins ; la paille est fort rare, et, pour peu qu’il y en ait, elle sert de lit aux habitants. Les animaux n’ont d’autre litière que la fougère sèche qu’on leur donne aussi à manger dans les nécessités. Il n’y a dans ces maisons, et même dans la plus grande partie de celles qui sont dans la vallée, ni cheminées ni fenêtres, et, à la plus grande part, il y a double porte, et cela pour se défendre des neiges qui les accableraient, s’ils leur donnaient la moindre ouverture. Ces paysans sont quelquefois deux et trois mois sans sortir, demeurant enfermés dans ces tanières comme des renards. Vous serez bien étonné quand je vous dirai qu’ils sont quelquefois quatre ou cinq mois sans manger du pain, ne vivant que de lait qu’ils font bouillir avec un lieu de farine de millet et de blé sarrasin, sans même en ôter le son, et quelquefois avec des fèves. J’ai eu la curiosité de voir quelques-unes de ces granges et j’ai admiré comme ces pauvres gens y pouvaient subsister. On y sent la fumée d’une manière surprenante, et la fumée aussi y fait un tel effet que les murs et les planchers sont noirs et luisants beaucoup plus que l’ébène. Il n’y a point de vernis fait à plaisir qui puisse égaler celui-là, et pour vous le bien figurer, il faut que vous imaginiez du bois ou des pierres sur lesquelles on aurait pris plaisir à couler de la poix fondue. |
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| Sixième partie : La nuit à Seix. |
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| Enfin, mon cher compère, après le bel entretien de ces paysans et après avoir vu leurs palais enchantés, je repris le chemin de Seix et repassai à un petit hameau que j’avais déjà vu, et je m’y arrêtai pour voir un moulin à scie. C’est le premier que j’avais vu jusqu’alors, et l’invention en est très belle ; mais comme cela est commun, la chose ne mérite pas que je vous en fasse aucune description. Passant plus outre, j’aperçus de loin plusieurs de ces² paysans, avec lesquels je m’étais entretenu, qui n’ayant que de gros sabots semblables à ceux que vous avez vus aux paysans de ces provinces, couraient sur ces montagnes avec la même facilité que nous faisons dans la plaine ; comme je témoignais quelque étonnement pour cela, on me dit bien plus que l’on allait à la chasse sur ces montagnes, et que les chasseurs y allaient souvent à cheval. Mais c’est l’habitude qui rend tout facile, et depuis que j’ai vu que les chevaux pâturaient dans tous ces lieux et qu’ils allaient partout où les chèvres peuvent aller, je ne suis plus émerveillé que les hommes les montassent et s’en servissent pour aller partout. |
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Lorsque je fus retourné à Seix, ce fut la peine de trouver un hôte et à souper. Les consuls vinrent me trouver avec leurs livrées consulaires, et le curé du lieu à leur tête, qui me porta la parole pour eux. Comme le cabaret où nous étions descendus était fort mauvais, et qu’il n’y avait qu’une seule chambre qui servait aussi de cuisine, je leur dis de faire de sorte que je trouvasse un lit pour moi et un autre pour Paneboeuf et Ayède. C’est une chose plaisante et bien remarquable que je me sois fait chercher un lit ; mais, mon cher ami, je ne puis vous taire la mauvaise aventure qui m’arriva et à toute ma troupe. Je pris une chambre que m’offrit un gentilhomme du diocèse de Rieux, qui a une espèce de château dans ce malheureux lieu, dans lequel il y avait deux lits. J’en pris un, et l’autre fut pour Marrau et Bertrand, que je suis obligé d’avoir auprès de moi pour me secourir pendant la nuit. Comme j’étais fort fatigué, je n’eus pas plus tôt la tête sur le chevet que je m’endormis et fis un somme de trois quarts d’heure ou environ, après lequel m’étant éveillé un peu en chaleur, je sentis que de tous côtés quelque chose me piquait, si bien que je croyais que m’étant extraordinairement échauffé le sang, la chair me démangeait. Je fus en telle inquiétude de me gratter tantôt d’un côté, tant d’un autre, que je ne dormis pas un moment de tout le reste de la nuit, et comptai toutes les heures, si bien que le lendemain matin voyant mes gens qui se levaient, je leur dis de ne point faire de bruit, parce que je voulais voir si, le matin, je pourrais reposer. Mes gens, qui avaient souffert la même incommodité que moi, me dirent que je me portais mieux que je ne croyais, que tout le mal que j’avais souffert était des morsures de puces, et que pour eux ils n’avaient dormi non plus que moi et qu’ils avaient été mangés tonte la nuit. Je me fis en nième temps donner de la chandelle, et regardant mon pauvre corps, je le trouvai réduit en l’état de ceux qui ont eu la petite vérole, n’y ayant place sur moi qui ne fut marquée de la morsure de cette vermine, dont je vis le lit tout plein. J’en sortis au plus vite et à peine étais-je habillé que je vis entrer Paneboeuf et Ayède qui, en pestant contre le maudit lieu de Seix et contre les poux, puces et punaises, me dirent qu’ils en avaient été maltraités encore beaucoup plus que nous ; leurs visages en étaient tous marqués, et ils en avaient leurs têtes et leurs habits bien garnis. Nous fîmes résolution de partir en diligence et nous nous mimes en devoir de cela
Conclusion
Voilà, mon cher ami, le détail fort exact de tout ce que j’ai vu et de tout ce que j’ai fait depuis notre séparation jusqu’à présent. Je souhaite avec passion que vous y trouviez de quoi vous divertir quelques moments. J’ai en cela pleinement satisfait à la complaisance et à l’obéissance que je vous dois, et je vous prie aussi d’excuser les défauts que vous y trouverez. Je ne vous le donne pas pour une pièce beaucoup étudiée et qui m’ait donné beaucoup de peine à la faire. Je l’ai faite en me promenant dans ma chambre et dictant à mon secrétaire qui écrivait sous moi, et je n’ai pas même repassé dessus. En un mot, j’ai écrit avec la naïveté même que je vous parlerais, si je vous racontais les choses, et peut-être vous en dirai-je mieux quand j’aurai l’honneur de vous voir. Cependant, croyez que je passe mal mon temps sans vous, et que notre séparation ne me peut être que très dure à supporter, étant aussi tendrement que je suis, mon cher compère, votre très humble et très affectionné serviteur.
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