|
Enfin, mon cher compère, après le bel entretien de ces paysans et après avoir vu leurs palais enchantés, je repris le chemin de Seix et repassai à un petit hameau que j’avais déjà vu, et je m’y arrêtai pour voir un moulin à scie. C’est le premier que j’avais vu jusqu’alors, et l’invention en est très belle ; mais comme cela est commun, la chose ne mérite pas que je vous en fasse aucune description. Passant plus outre, j’aperçus de loin plusieurs de ces paysans, avec lesquels je m’étais entretenu, qui n’ayant que de gros sabots semblables à ceux que vous avez vus aux paysans de ces provinces, couraient sur ces montagnes avec la même facilité que nous faisons dans la plaine ; comme je témoignais quelque étonnement pour cela, on me dit bien plus que l’on allait à la chasse sur ces montagnes, et que les chasseurs y allaient souvent à cheval. Mais c’est l’habitude qui rend tout facile, et depuis que j’ai vu que les chevaux pâturaient dans tous ces lieux et qu’ils allaient partout où les chèvres peuvent aller, je ne suis plus émerveillé que les hommes les montassent et s’en servissent pour aller partout. Lorsque je fus retourné à Seix, ce fut la peine de trouver un hôte et à souper. Les consuls vinrent me trouver avec leurs livrées consulaires, et le curé du lieu à leur tête, qui me porta la parole pour eux. Comme le cabaret où nous étions descendus était fort mauvais, et qu’il n’y avait qu’une seule chambre qui servait aussi de cuisine, je leur dis de faire de sorte que je trouvasse un lit pour moi et un autre pour Paneboeuf et Ayède. C’est une chose plaisante et bien remarquable que je me sois fait chercher un lit ; mais, mon cher ami, je ne puis vous taire la mauvaise aventure qui m’arriva et à toute ma troupe. Je pris une chambre que m’offrit un gentilhomme du diocèse de Rieux, qui a une espèce de château dans ce malheureux lieu, dans lequel il y avait deux lits. J’en pris un, et l’autre fut pour Marrau et Bertrand, que je suis obligé d’avoir auprès de moi pour me secourir pendant la nuit. Comme j’étais fort fatigué, je n’eus pas plus tôt la tête sur le chevet que je m’endormis et fis un somme de trois quarts d’heure ou environ, après lequel m’étant éveillé un peu en chaleur, je sentis que de tous côtés quelque chose me piquait, si bien que je croyais que m’étant extraordinairement échauffé le sang, la chair me démangeait. Je fus en telle inquiétude de me gratter tantôt d’un côté, tant d’un autre, que je ne dormis pas un moment de tout le reste de la nuit, et comptai toutes les heures, si bien que le lendemain matin voyant mes gens qui se levaient, je leur dis de ne point faire de bruit, parce que je voulais voir si, le matin, je pourrais reposer. Mes gens, qui avaient souffert la même incommodité que moi, me dirent que je me portais mieux que je ne croyais, que tout le mal que j’avais souffert était des morsures de puces, et que pour eux ils n’avaient dormi non plus que moi et qu’ils avaient été mangés tonte la nuit. Je me fis en nième temps donner de la chandelle, et regardant mon pauvre corps, je le trouvai réduit en l’état de ceux qui ont eu la petite vérole, n’y ayant place sur moi qui ne fut marquée de la morsure de cette vermine, dont je vis le lit tout plein. J’en sortis au plus vite et à peine étais-je habillé que je vis entrer Paneboeuf et Ayède qui, en pestant contre le maudit lieu de Seix et contre les poux, puces et punaises, me dirent qu’ils en avaient été maltraités encore beaucoup plus que nous ; leurs visages en étaient tous marqués, et ils en avaient leurs têtes et leurs habits bien garnis. Nous fîmes résolution de partir en diligence et nous nous mimes en devoir de cela ; mais Pira, lieutenant de la garnison de Lacourt qui m’avait accompagné, comme je vous ai dit ci-dessus, reçut un billet d’un gentilhomme nommé de la Facio qui lui demandait qu’il le priait de l’attendre à Seix pour affaire importante, dont il avait à lui parler. Cela nous arrêta quelque temps, pendant lequel je fis apprêter un fort mauvais déjeuner ; ce gentilhomme arriva et mangea avec nous. J’eus bientôt reconnu que c’était un envoyé du marquis de Rabat, qui n’ayant pas voulu me parler d’abord ni me dire qu’il me fût envoyé exprès, s’adressa à Pira et lui dit de me mettre, sans faire semblant de rien, sur le chapitre des bois de Mauvezin, pour m’obliger à me découvrir, mais j’eus bonne bouche ; obligeant enfin ce gentilhomme à parler français, il me dit avec naïveté le sujet de sa venue et que j’obligerais le marquis de Rabat si je pouvais faire en sorte qu’il pût vendre ses bois au Roi. Je lui dis que je n’avais nulle charge ni pouvais en faire l’achat ; de plus, et comme M. de Rabat m’avait fait connaître, lorsque nous nous étions vus à Montbrun, qu’il n'avait pas grande envie d’avoir affaire au Roi, je n’avais plus pensé à cela ; mais que, commue M. Colbert m’avait envoyé le procès-verbal du sieur de Seuil pour repasser dessus, ainsi que je l’avais fait voir à M. de Rabat, puisque tout de bon il me faisait connaître qu’il avait dessein de vendre, je m’employerais de bon cœur pour son service, que j’étais homme qui me conduisais avec beaucoup de franchise et de sincérité, qu’il pouvait me dire de bonne foi ce qu’il avait essayé d’avoir de ces bois, que je les ferais visiter ou les visiterais moi-même, et qu’ensuite j’en écrirais de si bonne encre que, pour peu l’on eût besoin de bois pour la construction des vaisseaux, je l’assurai que, préférablement à tous autres, ses bois seraient achetés. Il me fit réponse que le marquis m’était fort obligé et qu’au plus tôt j’aurais de ses nouvelles. Nous, montâmes à cheval incontinent après et prîmes le chemin de Saint-Girons, où quatre ou cinq gentilshommes du pays vinrent me reconduire. J’appris à mon arrivée que l’évêque de Couserans était venu pour me rendre visite ; le lendemain matin, qui était le trentième du mois, il y retourna avec grande compagnie de prêtres, avec le sieur de Comère son neveu, fils d’une sienne sœur, et m’obligea d’aller dîner chez lui. Ce prélat est un très honnête homme, doux, affable, et civil en dernier point. Il est bien avec son chapitre et l’a réduit à tel point qu’il a voulu, par la voie de la douceur et par le bon exemple, car sa probité n’est pas la moindre de ses bonnes parties. Il s’est mis au-dessus de la noblesse, et la tient en bride aussi bien que le peuple, que je vous ai dépeint fort fâcheux à gouverner, par les étroites liaisons qu’il a avec M. Pellot et avec la garnison qui est à Lacourt. Il est en paix avec ses diocésains et notamment avec les habitants de la ville épiscopale, desquels il a obtenu des choses que nul autre avant lui n’avait pu obtenir. En un mot je fus satisfait de lui au delà de ce que je puis vous exprimer. Il me régala parfaitement bien et en très bonne et très belle compagnie ; il me donna tous les honneurs de la table et me plaça entre deux de ses nièces, jeunes et, sans contredit, des plus jolies femmes de Toulouse. L’une est Madame de Comère, qui a épousé son neveu ; c’est une grande et grosse dondon, blanche comme de la neige et de la meilleure humeur du monde. L’autre est Madame de Saint-Laurens, qui est fille de sa sœur ; c’est une brune qui est d’une taille médiocre, mais bien prise, et qui est très jolie de visage, de corps et d’esprit. J’ai mandé à ma femme, qui a été visitée d’elles, de leur rendre visite, de faire et entretenir connaissance et amitié particulière avec elles. Leurs maris sont de fort honnêtes gens, et nous ferions un bon coup de partie si nous pouvions établir société avec eux. En vérité, mon cher ami, j’eus bien de la peine à me résoudre à quitter une compagnie si charmante, mais elle me fut enlevée par une demoiselle campagnarde de qualité. C’était Mademoiselle de Saint-Girons, une vieille fille, sèche et maigre, qui a une bouche large d’un pied et un nez aquilin aussi long ; elle s’était fait un visage de crête de coq avec du rouge d’Espagne, et s’était enfariné la tête avec un peu d’amidon et orné le front d’un paresseuse de douze cheveux roussis et moisis. Elle était accompagnée de deux douzaines de jeunes filles du lieu fort laides, taciturnes et mal propres, et avec cette suite et en cet équipage, vint rendre visite à ces dames, lesquelles, étant obligées d’airer au-devant d’elle et de l’entretenir, m’abandonnèrent malheureusement Je m’approchai bien d’elles, et leur dis en passant quelques mots de raillerie sur nos aventures ; mais enfin l’évêque s’aperçut que je faisais un méchant personnage et m’appela, me disant que, puisque j’étais venu chez lui, il voulait m’entretenir et jouir de moi. J’entrai dans sa chambre qui est propre, sans luxe ni somptuosité. Je demeurai une bonne heure dans un fort doux et fort agréable entretien, après lequel il me fit voir un jardin qu’il avait fait depuis quelques années joignant sa maison, les habitants de Saint-Lizier ayant souffert qu’il fit une ouverture aux murs de la ville. Il me conduisit ensuite à une petite sallette champêtre qu’il a fait bâtir sur l’entrée de son jardin, qui est en très belle vue ; il y a, joignant de ce lieu, un petit cabinet où il se retire quelquefois. L’heure de mon retour me pressant, après mille protestations d’amitié et embrassements réciproques, je pris congé de lui et pris le chemin de Saint-Girons où l’on me dit que les dames étaient. Je les y retrouvai encore et les reconduisis jusques hors la porte où je les saluai et leur dis adieu. Elles montèrent fort adroitement de fort beaux chevaux qui les attendaient, firent la caracole et une petite course pour me faire voir qu’elles étaient bonnes cavalières. A ne vous en point mentir, je crois que je leur aurais aussi volontiers fait voir que je n’étais pas mauvais cavalier. Le dernier du mois, comme je me disposais de matin pour partir, Pira vint me faire voir une lettre de M. de Rabat, qui lui mandait qu’il se rendait sans faute au gîte à Saint-Girons pour me voir. Cela me déconcerta un peu, mais comme j’avais des bois à visiter dans le voisinage, je descendis le long du Salat sous les murs de Saint-Lizier, et passant à main droite au-dessus de Taurignan, je fus visiter les forêts de la Boucharde et de Betchat, la première prétendue par le sieur de Taurignan, et l’autre par trois ou quatre communautés. Étant descendu à Bonrepos, qui appartient au baron de Montesquieu, j’y passai le Salat et fus pour lui rendre visite à sa maison de Prat.
|
/image%2F0648822%2F20241207%2Fob_5d3059_1liv.gif)