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Je vous ai, en cent endroits, parlé de la rivière du Salat et ne vous l’ai pas dépeinte. Je vous ai dit seulement qu’elle se formait par trois ruisseaux qui viennent des Pyrénées, l’un appelé d’Ustou, l’autre de Salau, et le troisième de Betmajou, qui se joignent au-dessus de Seix, où elle se fortifie de plusieurs petites fontaines, mais particulièrement de la rivière de Sentenac, autrement appelée Rieufroid, à Seix, où j’ai omis de vous dire qu’il y avait deux ponts de pierre, l’un sur le Salat pour passer au port de Salau, et l’autre sur le Rieufroid pour aller au port d’Aulos ; plus bas par la rivière d’Ercé au-dessus d’Oust, plus bas par celle de Massat à Quercabanac, plus bas encore par le ruisseau d’Alos, ensuite par le Nert, par le Lez, à côté de Saint-Girons, par le Baup, entre Saint-Girons et Saint-Lizier, par un autre ruisseau au-dessus de Taurignan, et par ceux de Surège, Corbin, Aubix et Talaban, qui de suite en suite y descendent entre Prat et Salies. Enfin le Salat se jette dans la Garonne, deux lieues au-dessus de Cazères, entre le Foure et Roquefort. Son lit est fort serré et fort plat jusqu’à Seix, mais il est si rapide que la moitié du Rhône n’est rien en comparaison ; il s’élargit et se resserre quelquefois ensuite, mais conserve partout beaucoup de rapidité ; comme il est plein de rochers et fait un si grand bruit que, pour s’entendre parler, lorsqu’on est en compagnie sur ses bords, il faut crier de toute sa force. Au-dessous de Lacourt, il s’élargit davantage, mais il est fort plat et, de distance en distance, se restreint parmi les rochers depuis Saint-Girons jusqu’à son embouchure. Il est d’une aussi belle largeur que la rivière d’Oise et d’Aisne que vous connaissez ; mais il est toujours fort plat et fort rapide et ne commence à porter des radeaux qu’à un certain lieu qu’on appelle Roquelaure, une petite lieue plus bas que Saint-Lizier. Cette rivière abonde en truites, et il y a un peu d’anguilles, nul autre poisson. Mais au reste, quoique je vous ai dit de la rapidité de cette rivière, il faut que vous vous imaginiez que plusieurs fois elle s’est vue toute gelée, de façon qu’on la passait avec des charrettes. Je ne trouve pas étrange que cela soit arrivé en dessous de Saint-Girons, mais que cela soit arrivé à Seix et que la rivière de Sentenac, qui n’est qu’un torrent coulant sur des rochers ait été prise, c’est un prodige ; cependant tous les habitants du pays me l’ont assuré, et de là vous pouvez juger combien est grand le froid des montagnes. Après cette digression, vous voulez bien que je retourne à Prat. C’est un très beau et très grand village, situé à la portée d’un bon mousquet de la rivière, au dessous de la montagne d’Estélas. Le baron y a un château bâti sur un rocher au-dessous et séparé de cette montagne et qui règne sur la plaine. Il est bon pour le coup de main, et il y a de quoi s’y défendre, n’ayant qu’une seule avenue de très difficile accès. Il y a une très petite basse-cour, dans laquelle on ne retire que les chevaux de monture il y a un jardin assez joli pour le lieu et plusieurs allées d’ormes fort agréables. La maison est fort serrée, mal bâtie, mal en ordre et mal prise ; mais le baron l’accommode par des ajustements qu’il y fait. Il y a ménagé des alcôves et mis des tableaux ; après qu’il y aura fait ce que nous avons trouvé qu’il y avait dessein d’y faire, la maison sera logeable et commode. Il y a une chose qui manque à presque tous les châteaux qui sont bâtis sur les hauteurs, c’est un fort bon puits. J’y fis à deux heures après midi un repas de fromage et d’œufs frais, de très grand appétit, parce que je n’avais mangé de toute la journée, et je pris ensuite le chemin de Saint-Girons du côté de la rivière où je n’avais pas encore été ; au moyen de quoi je vis tout de suite les deux rives bordées de quantité de bons villages, dont les maisons sont bâties de pierre et couvertes de tuiles ou de grosses ardoises, de vignes hautes en quantité, et de blés et millets dans la plaine. A mon arrivée à Saint-Girons, j’y trouvai le baron qui m’y attendait il fut au désespoir de ne s’être point trouvé chez lui pour m’y recevoir, étant venu exprès pour m’offrir sa maison et pour m’y tenir compagnie en tous mes voyages. Il ne savait comment me parler du déplaisir qu’il avait de la maigre chère que j’y avait faite, et il me pria instamment d’y retourner passer quelques jours pour m’y reposer. Il m’assurait qu’il m’y ferait manger de bonnes truites de la rivière qui passe en son village, et je le lui ai promis. Comme je m’entretenais avec lui, le marquis arriva avec un grand train et une grande escorte de noblesse. Il descendit à l’hôtellerie où j’étais ; nous fûmes l’un au-devant de l’autre : il me fit mille caresses et me parla ensuite à quartier de l’affaire de ses bois. Je lui dis la même chose que j’avais dite à La Pacio que je n’avais nulle charge ni permis d’entrer en traité avec lui, mais qu’il savait ce que je lui avais dit des ordres que M. Colbert m’avait donnés, et que, s il me voulait dire un mot, j’examinerais l’affaire, je visiterais ses bois et en écrirais d’une façon qui porterait coup, pour qu’on fût toujours dans le dessein d’équiper des flottes. Il me dit qu’il avait un mémoire du prix que valaient les bois rendus sur les ports, que sur cela, lorsque j’aurais reconnu les bois et vu quelle quantité de marchandises on en pourrait tirer, je jugerais moi-même de leur valeur. Nous soupâmes ensemble l’un auprès de l’autre et bûmes à nos santés. L’après-souper, nous eûmes un quart d’heure d’entretien que je finis, feignant d’être pressé de ma goutte et me retirai ; après quoi il se remit à boire et à fumer du tabac. Le lendemain, nous nous rejoignîmes, reparlâmes d’affaires et demeurâmes aux mêmes termes qu’auparavant, sortant les meilleurs amis du monde. Voilà, mon cher ami, le détail fort exact de tout ce que j’ai vu et de tout ce que j’ai fait depuis notre séparation jusqu’à présent. Je souhaite avec passion que vous y trouviez de quoi vous divertir quelques moments. J’ai en cela pleinement satisfait à la complaisance et à l’obéissance que je vous dois, et je vous prie aussi d’excuser les défauts que vous y trouverez. Je ne vous le donne pas pour une pièce beaucoup étudiée et qui m’ait donné beaucoup de peine à la faire. Je l’ai faite en me promenant dans ma chambre et dictant à mon secrétaire qui écrivait sous moi, et je n’ai pas même repassé dessus. En un mot, j’ai écrit avec la naïveté même que je vous parlerais, si je vous racontais les choses, et peut-être vous en dirai-je mieux quand j’aurai l’honneur de vous voir. Cependant, croyez que je passe mal mon temps sans vous, et que notre séparation ne me peut être que très dure à supporter, étant aussi tendrement que je suis, mon cher compère, votre très humble et très affectionné serviteur. De FROIDOUR.
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