|
Alors que sur l'écran de notre téléviseur, une fille s'évertuait à trouver les 6 mots manquants des paroles d'une chanson, les mains d'Yvette répétaient sans cesse les mêmes gestes avec dextérité :"Un point à l'endroit, un point à l'envers". Là, en l'occurrence ce n'était pas du tricot mais du crochet. Elle ne manipulait pas deux aiguilles mais un petit outil pas plus long qu'un porte-plume et beaucoup plus fin. Une sorte de petite aiguille, avec au bout, une pointe qui ressemble un peu à celle du harpon que nous utilisions pour piquer les crabes sur les rochers du chenal. Le geste répétitif était tellement imprimé dans son esprit qu'elle pouvait se permettre de "faire aller ses mains" tout en regardant l'écran qui diffusait le jeu "N'oubliez pas les paroles". Son après-midi se terminait chaque jour avec cette émission d'autant plus captivante que la candidate allait de victoire en victoire depuis le début du confinement. "Je vais regarder ma "bêtise", disait-elle à chaque fois qu'elle appuyait sur le bouton de la télécommande. Il faut que vous sachiez qu'elle était installée dans son fauteuil bien avant le début de l'émission. Son immobilisation commença après l’opération quelle subit sur son pied gauche. Elle l’avait longtemps repoussée. Les orteils de ce pied n’en finissaient pas de se chevaucher. Cela l’empêchait de se chausser et provoquait une douleur insupportable. La décision de l'opération ne fut pas prise de gaieté de cœur. Notre voisine, Monique, s'était faite opérée à deux reprises et depuis c’était le pied. Ses encouragements et ses propos rassurants ont contribué à la décision qu'elle ne regrettait pas. Entrée en clinique le matin, elle en sortit le soir avec un "gros pied bandé dans une chaussure noire". Les interventions chirurgicales ne présentent plus la lourdeur qui les caractérisait autrefois. Le temps passé dans l'établissement est moindre. Il n'empêche qu'il faut néanmoins respecter le temps de convalescence qu’elle observait, depuis une bonne semaine, Pour tuer le temps, elle s'était mise au crochet. Elle avait compté qu'il lui faudrait un bon mois et demi pour que son pied lui consente un semblant d'activité lui permettant de quitter le fauteuil et la maison. C'était sans compter avec COVID qui chamboula tous ses plans, lui interdisant de passer sans autorisation les limites de son portail. COVID, c'est ce virus, responsable du confinement qui fit une quantité considérable de victimes...tout particulièrement des personnes âgées dont les défenses étaient déjà naturellement faibles. Elle était justement de cette tranche d'âge.Il fallait absolument quelle observe les consignes de rester à la maison. Le confinement, c'était le maître mot pour échapper à COVID. Le grand COVID, dix-neuvième du nom régnait en maître sur toutes les régions de France, voire du monde. Alors que faire ? Réintégrer son fauteuil et continuer à crocheter. Le crochet ne demande pas un effort intense mais suppose une assiduité et une persévérance, secrets de l'avancement perceptible des travaux. Ses mains s'articulaient autour d'un fil qui partait de l'ouverture d'un sac en toile qu'elle avait déposé au pied du fauteuil, à côté du sien, en bon état. Celui malade reposait sur un tabouret protégé par une couverture pliée en quatre. Aujourd'hui plus personne ou presque, ne crochète. On confie cela à des machines programmées capables de confectionner en un rien de temps les bandes de voilages nécessaires à la fabrication de toutes sortes de produits. De plus, ce genre d'activité prend un temps fou. Aujourd’hui on ne sait plus prendre le temps, surtout pour ce genre de choses. On considère presque que c'est du temps perdu.La fille à la télé, trouva ses six mots, continua son petit chemin lorsque, intrigué, je me permis de la déranger : - Mais ce fil, dans ce sac d'où vient-il ? Ils en vendent encore ? - Mais non me dit-elle c'est du fil que j'avais depuis longtemps dans l'armoire. Et soudain ses mains cessèrent de s'agiter, sans même qu'elle ne s'en rende compte. J'avais touché une fois de plus un point sensible que je lui connaissais...je devrais dire "un des points sensibles" mais les autres relèvent de notre vie privée. Elle se mit à me raconter : - Lorsque mes grands-parents, Pépé Batistou et Mémé Lucie ont quitté leur ferme ("Le Clôt"), nous sommes montés là-haut, avec mon frère Jean, pour vider la maison. Nous avons trouvé au grenier une grande quantité d'écheveaux qui appartenaient non pas à mes grands-parents mais à mon arrière-grand-mère. On l'appelait Mémé Marie. Elle a fini ses jours chez mes grands-parents. Souvent nos parents nous faisaient monter au "Clot" pour nous faire profiter du grand-air. C'était comme une cure.Il est vrai que là-haut, COVID ne serait pas monter. C'était vraiment le grand-air et le calme absolu : un confinement sous le toit de la maison du Bon Dieu. L'angoisse montait avec le crépuscule qui envahissait les flancs du piton où les ancêtres avaient construit la maison. Dans la cuisine, plongée dans la pénombre, le lourd tic-tac de la pendule se faisait de plus en plus oppressant. Ce n'est que lorsque nous distinguions les lueurs du village de Massat, au fond de la vallée que nous avions l'autorisation de "mettre la lumière". Alors, la faible lueur de la lampe fixée au plafond rendait l'atmosphère plus rassurante. Heureusement, les pitreries de mon frère Jean, atténuaient l'envie qui m'envahissait tous les soirs de retrouver ma maison d'enfance au fond de la vallée. La nuit, le tic-tac métallique du réveil, toujours plus fort dans mon esprit, était troublé par le cri aigu intempestif et strident d'un chat qui dévalait les marches de l'escalier du grenier. Je ne savais pas à l'époque que ce cri d'horreur était pour la bête un cri de l'amour. Cela expliquait le fait que de plus en plus de chats rodaient autour de la maison. Là-bas, pas besoin d'utiliser de raticides avec eux. Le matin mon angoisse passait. Le soleil, le panorama, le bruit des oiseaux et de l’eau qui coulait dans le bassin me faisaient tout oublier. Quand Mémé Marie me demandait de l'accompagner pour garder les vaches, c'était le bonheur. Nous nous rendions un peu plus haut que la ferme, au Col d'Ouert. Là, les autres fermiers conduisaient leurs vaches sur les prés communaux. C’était l’occasion, pour mémé Marie de faire la causette, toujours en patois. C’est ainsi que petit à petit j’ai pu apprendre quelques mots de la langue naturelle de la famille qui me permettaient de saisir l’essentiel des échanges qui portaient souvent sur leurs activités. Le chien dont j'oublie le nom nous accompagnait à chaque sortie. C’était souvent lui qui nous donnait le signal du retour. Je me rappelle qu’à ma première "sortie" Mémé Marie, à l'heure du goûter, prit du pain dans la poche de son tablier. C’était du pain dur confectionné à la ferme par mémé Lucie, ma grand-mère. A l’époque chaque maison avait un four qui permettait de cuire le pain que l’on faisait à l’avance Il y avait souvent quatre ou cinq gros pains à cuire à chaque fournée. On le conservait dans une grande malle, la huche à pains. Cela faisait qu’il avait le temps de durcir avant d’être consommé. Au milieu du pré où nous gardions les vaches dans une rigole coulait l'eau fraîche d'une source cachée dans un bosquet. Mémé Marie rompit le pain pour m'en donner un morceau. Elle le trempa dans l'eau de la rigole et le porta à la bouche, m'incitant à faire comme elle. Il faisait très chaud. Je garde encore le souvenir de la fraîcheur du pain dans ma bouche. C'est un souvenir qui m’a marquée. A l’époque nous ne pensions ni au virus ni à nous laver les mains. Il arrivait souvent à Mémé Marie de se couper un morceau de pain, les mains pas toujours très propres. Un jour, elle me fit découvrir une cabane dans laquelle ils se rendaient régulièrement pendant la guerre, pour y transporter et y cacher des réserves de graines Bien malin, celui qui aurait pu découvrir la cabane. Nous rentrions en fin d'après-midi en suivant, les trois vaches que comptait le cheptel du grand-père. A notre retour Pépé Batistou allait traire les vaches. A son retour de l’étable, il versait un peu de lait dans une grosse pierre creuse posée près de la porte d’entrée. C’était l’écuelle des chats. En général mes grands-parents mangeaient tôt. Mon grand-père montait dans la chambre avant tout le monde. A cette époque, il n'était pas question de télé. Tout juste les informations à la radio. Après le dîner, Mémé Marie s'installait tout près de la cheminée. C’est là qu’elle passait la fin de la Journée. Elle filait de la laine ou du lin. Le fil que j’utilise vient de là. C’est du fil de lin qui date d’au moins un demi-siècle et il a gardé toutes les qualités qu’il avait quand mémé Marie l’a monté au grenier. Autrefois, dans la région de Massat, beaucoup de familles de "paysans" cultivaient une parcelle de lin. Les fibres du vént transformées en fil par les familles. Stockés, les écheveaux étaient acheminés à St Girons dans des entreprises qui se chargeaient du tissage. C'est ainsi que ma mère, par exemple a pu se faire fabriquer son trousseau entier avec du lin filé par la famille. Mémé Marie mâchonnait sans cesse un morceau de pomme en travaillant. Un fuseau était fixé je ne sais comment sur sonpoitrail. Elle transformait les fibres en fil de lin. La pomme lui permettait de produire de la salive qu’elle utilisait pour humidifier le fil et le rendre plus compact. C’est bien dommage que mémé Marie ne puisse pas voir que son travail n’a pas été vain. J’avais à cœur d’utiliser ce fil et je penserai certainement à elle lorsque je porterai ce petit haut que je me confectionne. Rangeant son crochet, elle se rendit compte que c’était l’heure des informations. Ils allaient, une fois de plus récapituler le nombre de victimes dues au virus qui ravageait le monde entier.
Mémé Marie est née le 9 août 1867. Elle nous a quittés le 15 mars 1952. Son mari, Jean, mon arrière-grand-père, est né en 1861 et décédé en 1935.
|
/image%2F0648822%2F20241207%2Fob_5d3059_1liv.gif)





