Partir c'était admettre la défaite. Le déclarer c'était dire ouvertement le contraire de ce que, parfois par forfanterie on avait affirmé la veille.

Le bouche à oreille allait bon train. C'est ainsi qu'on apprenait les décisions de certains, dissimulées sous un faux départ en vacances. C'est vrai que le mois de juin s'y prêtait.

On ne part pas en vacances en emportant ses meubles.

Les entreprises de déménagement étaient prises d'assaut. Pour la première fois au village, on entendait parler de "cadres" Le "cadre" en matière de déménagement est ce container qui permet de stocker des meubles ou des affaires. On peut en découvrir sur des trains ou des camions. Pour traverser la Méditerranée, mieux vaut utiliser un bateau...surtout quand on n'a pas les moyens de se payer l'avion. Le "cadre" était donc indispensable. Sa taille dépendait du volume des affaires à déménager. Pas question de faire le difficile quand le nombre de demandes dépasse largement les offres des déménageurs. Il faut donc aller à l'essentiel dans le choix des quelques meubles à emporter.

Michel, mon père a choisi de laisser quelques meubles dans l'appartement qu'il occupe. Il dit à qui veut l'entendre que son intention et de mettre sa famille en lieu sûr et de revenir ensuite au pays pour poursuivre ses activités.

Parallèlement à la recherche d'un "cadre", l'obtention de places sur un bateau est une autre bataille.

L'afflux des départs provoqua la pénurie des moyens de transport. C'est ainsi que Michel eut les pires difficultés à trouver quatre places sur le même bateau. Obtenant trois places sur un bateau et une troisième sur un autre, il m'avertit de l'éventualité de faire la traversée seul. Cela ne me gênait pas outre mesure. J'étais à quelques jours de mon dix-huitième anniversaire, capable de m'auto-gérer.

Toute la famille fût tout de même soulagée d'apprendre qu'une quatrième place avait été débloquée à la dernière minute sur le même bateau. Nous allions donc pouvoir partir tous ensemble.

Sur la passerelle accrochée au flanc du bateau, calés les uns contre les autres ils avançaient sans même pouvoir apercevoir les marches qu'ils gravissaient.

Depuis le début du mois de mai, les va-et-vient incessants des bateaux trans méditerranéens animaient le bassin principal du port de Bône. C'est exactement là qu'arrivaient, il y a un siècle les barques des petits pécheurs maltais ou italiens. Ils fuyaient la misère ou les troubles du pays qu'ils quittaient à la recherche d'une vie meilleure. Sans doute y avait-il parmi ceux qui s’agglutinaient sur cette passerelle des descendants de ces familles venues chercher l'eldorado. Une centaine d'années après leurs parents, ils étaient en passe de faire le chemin inverse, mais cette fois, ils ne l'avaient pas choisi. Leur destination était ce qu'ils appelaient la Métropole. C'est ainsi qu'ils désignaient la France. C'est vrai qu'entre temps ils étaient devenus français. Il n’empêche qu'ils  partaient un peu à l’aventure parce que beaucoup d'entre eux ne connaissaient pas la France. Ils ne savaient que ce qu'on en disait dans les journaux ou à la radio. Certains l'avaient découverte dans les livres Ils n'avaient même pas eu le temps de la découvrir en images.

La  Télévision Française est née à Alger en 1958.

A Bône, en 1962 elle n'existait pas. Beaucoup n'avaient jamais traversé la Méditerranée. Pas étonnant que de  multipĺes questions puissent trotter dans leur tête quant à leur devenir. Leur destination première était, bien sûr Marseille.

Où iraient-ils après ?

Certains avaient comme point de chute le domicile d'un ami. D'autres envisageaient un hébergement au sein d'un membre de la famille. Et après ? Que feraient-il après ? Ils n'en savaient trop rien.

Au village les décisions de partir avaient été prises en cascades. Un peu comme si le maintient d'un foyer conditionnait celui d'un autre. Pour certains, après une mûre réflexion, pour d'autres à la suite d'un coup de tête. Des décisions souvent prises en catimini qui ne manquaient pas d'alimenter le village en rumeurs. Untel partait alors qu'il avait juré ne jamais quitter l'Algérie. On ne pensait pas que tel autre prenne cette décision. Si Untel s'en va c'est sûr que Tel autre partira aussi.

 

 

Restait à boucler les valises; Le règlement en imposait une par personne. Il appartenait donc à chacun de "boucler" la sienne. Un casse-tête pour faire le choix de ce qu'on aurait immédiatement besoin en arrivant en France. Pour moi une chose s'imposait : emporter les livres et les cours indispensables à la poursuite de la préparation de la première partie du baccalauréat que les "événements" ne m'avaient pas permis de passer à Bône.

A deux reprises, les épreuves avaient été reportées. Une fois parce que les sujets avaient été volés. L'autre parce qu'un attentat avait eu lieu à l'entrée du Lycée. Un surveillant musulman, un peu trop ouvertement anti-français victime d'un groupuscule de l'autre bord. Ce genre de "bavure", en marge du conflit politique officiel rendait la vie de plus en plus incertaine. Cette incertitude de pouvoir tabler sur un avenir serein pesait sur le choix des familles et tout particulièrement celui de mon père, qui voulait  nous soustraire de cette  vie tumultueuse et nous permettre de poursuivre une scolarité "normale".

La veille de notre départ nous avions rassemblé nos affaires les plus précieuses dont nous aurions besoin durant notre voyage et dès notre arrivée en France. Parmi celles-ci, ma petite caméra mécanique devenue aujourd'hui une antiquité figurait en bonne place. Certainement le plus beau cadeau que j'ai pu avoir de mes parents. Une idée géniale de mon père qui m'a permis de garder des traces précieuses de la vie d'une partie de la famille. Une partie seulement, parce qu'une des branches de la "smala" implantée dans le sud était injoignable en raison des risques potentiels qu'engendraient toute initiative de visite. La conséquence de ces conditions de vie  a été, pour nous les jeunes, notre méconnaissance de toute une branche de notre famille. Comment dans ces conditions, connaître les lieux emblématiques de l'Algérie, voire même du département. De certains villages situés  seulement à quelques kilomètres de Mondovi, nous n'avons connu que le nom où ce que nous avons pu en découvrir sur des photos. Le seul trajet que nous connaissions en détail était celui que nous avions emprunté pour la dernière fois ce matin là. Il y avait 25 kilomètres entre Mondovi et Bône. Ne me demandez pas qui nous a conduits jusqu'au port ce jour là. Je suis incapable de vous le dire. Il est des moments où on regrette de ne pas avoir posé certaines questions à ceux qui nous on faits. Celle-là  fait partie de celles qui auraient permis de lever le voile sur les conditions de notre dernier trajet vers la ville qui m'a vu naître et que je devais quitter.

Toujours est-il que je me revois devant la grande grille qui barre l'entrée du port, la valise à mes pieds parce que trop lourde à porter. Je me revois aussi, coincé entre les deux battants de la grande grille qu'on  avait décidé de fermer, je ne sais pour quelle raison alors que le reste de la famille était déjà passé. 

 

Décidément on ne voulait pas de moi sur ce bateau là...un coup de rein rageur m'a  permis de me retrouver du bon côté. Le côté où attendaient les miens.

C'était la foire d'empoigne. Les gens l'air hagard se bousculaient comme s'ils craignaient de ne pouvoir monter à temps sur le bateau.Au pied de la passerelle les valises qui s’entassaient, étaient les seules choses sur lesquelles nous pouvions compter dans l'immédiat.

Quand nos meubles arriveraient-ils ? Où arriveraient-ils ? Quand pourrions nous les récupérer ?

Autant de questions dont les réponses auraient supposé que nous eussions une idée plus précise de notre point de chute à venir. La seule chose que nous espérions c'était entamer une vie nouvelle moins sujette à angoisse. Cette angoisse  liée aux nouvelles quotidiennes toujours plus alarmantes, toujours plus tristes, toujours plus sanglantes qu'il n'était plus possible de cacher derrière un simulacre de vie routinière. Partir c'était changer de vie pour oublier tout ça...c'était se libérer du carcan de la violence...c'était vivre...mais à quel prix ?

Pour beaucoup, le regard se perdait de l'autre côté du bassin. Là où aboutissait la plus belle promenade de la ville dédiée à un certain Bertagna, figure emblématique de Bône. Le maire le plus célèbre qui avait marqué l'histoire de la cité. Une histoire qui avait duré à peine plus d'un siècle. Une histoire à laquelle beaucoup de ces gens qui prenaient la mer avaient participé. Ils quittaient le pays qui les avaient vu naître avec, mêlé à l'appréhension d'une nouvelle aventure, un sentiment d'injustice.

Au fond que pouvait-on leur reprocher ?

Pouvaient-ils se sentir coupables d'avoir œuvré pour rendre cette région plus riche, plus civilisé, plus moderne, plus prospère ?

Mon père "se sauvait" Il y avait seulement une semaine, un camarade d'enfance, musulman élève de l'école du village, dans sa classe, était venu lui dire qu'il risquait sa peau à continuer à faire ce qu'on lui demandait : se rendre sur les plantations de tabac pour payer les ouvriers qui luttaient contre le mildiou, un pistolet dans la boîte à gants, la boîte de billets sur le plancher de la voiture dont on avait repéré la couleur, le modèle, le matricule. Comment dans ces conditions envisager de poursuivre une activité aussi périlleuse ?

Il partait, ayant gravi les échelons d'une carrière professionnelle "à la force des bras" enrichie  d'une vie sociale et culturelle qui lui avait permis d'avoir de nombreux amis, tant européens que musulmans. Tout cela trottait sans doute dans sa tête comme trottait dans la tête de tous ceux accoudés au bastingage des bribes de vie passée sous ces beaux cieux d'Algérie.

C'était le dix-huit juin 1962. Dix-huit jours plus tard j'aurais pu atteindre dix-huit ans là où je suis né.. 

MONDOVI - 18 juin 1962

Le port de Bône vu depuis le bas du cours Bertagna.

Sur les quais du port de Bône les grilles donnant accès à l’embarquement viennent de s’ouvrir. La foule compacte des prétendants à la traversée de la Méditerranée s’engouffre sur le terre-plein donnant accès à la passerelle. Ordre est donné de déposer les valises à droite de celle-ci. Agglutinés les uns contre les autres les passagers sont priés de se ranger en file indienne. Au pied de la passerelle les deux préposés de l’administration, bousculés par les voyageurs pressés de monter sur le bateau, entament le contrôle des billets. Famille par famille hommes, femmes, enfants gravissent les marches en bois.

Nous voilà sur le pont. Plus tard nos valises qui encombrent les quais seront chargées. En attendant, beaucoup, comme moi accoudés à la rambarde du paquebot perdent leur regard sur la ville.

De ce côté c’est la gare et la route qui part vers le village de Mondovi que nous avons quitté très tôt ce matin. De l’autre côté, le port de Bône et le cours Bertagna, lieu de promenades, de rencontres et de dégustation de nos créponets le jeudi. Six ans d’internat au grand Lycée de la ville, le « Lycée St Augustin » m’ont permis de découvrir les quartiers le plus populaires. Les années que j’ai préférées sont celles à partir de la classe de troisième.

A partir de ce niveau on jugeait qu’on était capable de sortir seuls pour passer l’après-midi du jeudi en ville. J’allais sur les quais du port, ceux que j’aperçois depuis mon bateau. J’y déambulais sans but précis m’arrêtant où bon me semblait, sans avoir de compte à rendre à quiconque.

C’est un peu cela la liberté. Oui c’est cela. Mais elle s’arrêtait au moment où il fallait reprendre le chemin du Lycée et supporter les contraintes que l’institution imposait. Petit à petit avec mes faibles moyens j’avais réussi à gravir les échelons pour atteindre le niveau de la classe de première.

Quelques jours avant de monter sur ce paquebot j’avais rejoint mon village pour « bachoter ».

Le bac c’était à cette époque et pour mes parents surtout, le passeport pour la réussite Mais plusieurs fois l’épreuve avait été remise en raison de ce qu’on appelait les « évènements ». Mon père ne voyait pas cela d’un bon œil. Pour lui, ce qui primait c’était notre réussite.

 

MONDOVI - 18 juin 1962

Un des bateaux qui faisaient la traversée de la Méditerranée.

 

ARTICLE PREMIER DES ACCORDS D'EVIAN

Il sera mis fin aux opérations militaires et à toute action armée sur l'ensemble du territoire algérien le 19 mars 1962, à 12 heures.

Malheureusement durant cette année 1962, la situation s’est dégradée de jour en jour. En janvier , les pouvoirs spéciaux sont décrétés en Algérie. Le 16 mars la signature des accords d’Evian et la proclamation du cessez le feu entre l’armée française et l’ALN exacerbent la violence.... 

Le 23 mars, un commando de l’armée secrète ouvre le feu sur un camion de l’armée française et tue six jeunes appelés. Le 26 mars, les troupes françaises qui, tirant sur les Pieds Noirs manifestant pacifiquement dans le centre d’Alger feront 54 morts.

Le 20 avril 1962, l’arrestation de Salan, fera encore monter la terreur. Dans les quartiers d’Alger, les petits chefs font la loi. Les chefs du FLN, se déchirent dans une lutte fratricide pour un pouvoir qui va bientôt leur appartenir.

Les militaires de l’OAS sont partisans d’un baroud d’honneur. Les civils croient encore à la négociation. On entend dire qu’une fois leurs femmes et leurs enfants envoyés en métropole, les européens attaqueront les quartiers musulmans, les barrages seront détruits, inondant les plaines

 

Des commandos de l’OAS mettent le feu à la grande bibliothèque d’Alger brulant 600.000 livres sous l’enthousiasme de la foule. L’hôtel de ville est plastiqué.

L’exil des Pieds Noirs commence. Dans chaque famille, la décision est difficile à prendre mais dans l’esprit de mon père notre départ s’impose…d’autant qu’est prévu pour le premier juillet un référendum dont le résultat est connu d’avance..

Le 18 juin, Il est 14h30 quand le bateau s’écarte du quai qui défile pour la dernière fois sous mes yeux. Hier encore, 17 juin à 20h30 la radio parlait d’un prétendu « accord entre Algériens ». Hier encore à la radio un représentant du FLN s’adressant aux européens disait « Algériens d’origine européenne, au nom de tous vos frères algériens, je vous dis, que si vous le voulez, les portes de l’avenir s’ouvrent à vous comme à nous. Que ce soir, que demain cessent les dernières violences, les derniers meurtres, les dernières destructions ».

Trop tard !! Cet accord ne suffira pas à rassurer les Pieds Noirs. Ils n’y croient plus et quittent à jamais l’Algérie. Le 1er juillet 1962 la population algérienne se prononce à 99,7 % des suffrages exprimés pour l’indépendance. La France reconnaît officiellement l’indépendance.

Alors que nous sommes depuis une dizaine de jours français de France en quête d’un nouveau devenir, le 5 juillet est organisée la Fête de l'indépendance algérienne. A Oran, des Français sont massacrés par une foule d'Algériens déchaînés, (environ 700 morts ou disparus).

Durant des mois, le FLN massacre dans des conditions atroces plus de 100 000 harkis (60 à 80 000 selon certains historiens).

Ce que nous avions craint est arrivé. Il nous fallait « recommencer à zéro » et, en premier lieu envisager de passer le baccalauréat.

 

Autre témoignage                  Marinette

 

MONDOVI - 18 juin 1962

 "J'étais sur le Cambodge en mer vers Marseille.

Py ce lundi passait son premier bac Ils n'étaient que deux dans la classe avec

Azzag de Souk Ahras qui avait osé aller à l'encontre des consignes du FLN".

 

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