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Le hasard du calendrier veut que la veille, 10 décembre, l’assemblée générale des états unis réunie à Paris a adopté la Déclaration Universelle des Droits de l’homme. Bien que les mondoviens soient conscients de l’importance de cet

évènement, ce qui compte dans l'immédiat pour eux c’est le centenaire.

La veille, sur la table de la cuisine, Michel ouvre l'étui de
l' instrument qu'il préfère : le saxo soprano. C'est l'instrument dont Sydney Béchet était le virtuose. Il astique minutieusement le coprs, les touches, les clés. Puis c'est au tour du saxo alto dans lequel il enfile un écouvillon. Désirée, son épouse, sort de l'eau, une à une, les feuilles d'une salade qui trempe dans l'évier.
Guy, 4ans à genoux sur le vieux carrelage délavé pousse une charette en bois dont les pièces articulées imitent le trôt d'un cheval.
Des hauteurs de sa chaise d'enfant, Marie-Thérèse, un an, curieuse, suit les mouvements de son frère. Les deux enfants ont la coqueluche. Guy a transmis la maladie à sa soeur. Une quinte de toux de la fille fait réagir Michel.
- Comment tu vas faire pour les enfants demain ? dit-il à Désirée.
- Je ne veux embéter personne. Je vais les mettre tous les deux dans la poussette pour aller jusqu'à la salle des fêtes. Je pense qu'elle s'endormira dans la poussette. Une fois sur place le petit ne demandera qu'à bouger. Il va sans doute "galopper" avec les gamins de son âge.
Il n'était pas pensable que Désirée se prive de cet évènement. Le landau qui se transforme en poussette est suffisamment grand pour contenir deux enfants. Le couple occupe une petite maison qu'il loue boulevard du Nord pas très loin du centre où tout doit se dérouler.
Un monde fou s'est accumulé sur la place. On se pose des questions.
- Les musiciens, ils sont où ?
- Il faut peut-être aller dans la salle !
- On nous avait dit qu'il y aurait la fanfare mais on ne voit personne...
Soudain le bruit sourd et régulier d'une grosse caisse devance des roulements de tambour. Puis les cuivres entament une marche endiablée. Le son semble émaner de l'entrée nord, celle qui donne sur la route de Bône. La "Phiharmonique de Mondovi et "La Bônoise" se sont donné rendez-vous au coeur de la Tabacoop, cette grande coopérative de Tabac que beaucoup de mondoviens connaissent pour y exercer leur métier.
C'est d'abord la "Philharmonique" qui marque l'entrée au village puis le défilé atteignant l'hôtel du roulage, la fanfare de Bône prend le relais. Dans cette allée encaissée entre les maisons que constitue la rue nationale les cuivres résonnent. Les enfants malicieux protègent leurs oreilles de leurs mains tandis que la population massée de part et d'autre de la rue applaudit à tout rompre. C'est l'euphorie jusque devant l'église où est prévue une messe..

L' hôtel du Roulage. Le plus vieux de Mondovi.
Pour marquer l’évènement, Monseigneur Duval, 44 ans, évêque de Constantine depuis l'année précédente a été invité. Il officie avec l’abbé Conseil, curé de Mondovi. Pendant la cérémonie religieuse, une partie des musiciens de la "Philharmonique" est là pour ajouter, la solennité qui convient à l’évènement.
A la sortie de l’église les mondoviens font une haie d’honneur au cortège ecclésiastique. Beaucoup se pressent au passage de l’évèque pour embrasser sa bague, comme il est de coutume.
Le cortège se rend au monument aux morts pour les hommages aux morts pour la France. Depuis peu on a complété la liste des morts de 14/18 en gravant les noms de ceux de 39/45.

La fanfare est attendue devant l'église.
Les anciens combattants alignés sous le drapeaux de leur association occupent un angle du square de la reconnaissance (c’est ainsi qu’on a nommé le jardin dans lequel a été placé le poilu de la guerre 14-18).
Immobiles, au garde à vous, Monsieur Wolf, représentant Monsieur Naegelen, Gouverneur Général de l’Algérie et Monsieur Custin, Président du Conseil Général accompagnent Monsieur Bertagna Roland, Maire de Mondovi.

Les personnalités, au centenaire de Mondovi.
Après la sonnerie aux morts interprétée par Monsieur Zammit, trompettiste virtuose, l’orchestre entame une Marseillaise qui donne la chair de poule.
Après cette entrée en matière, un apéritif est servi à tous les invités et à ceux qui veulent s’associer à ce moment de liesse.
L’après midi avait été réservé à l’organisation de jeux pour les enfants. Ils devaient profiter eux aussi des festivités puisqu’ils était les garants de l’avenir du village. Sur la place, des installatons permirent d’organiser des jeux devenus des grands classiques au village, parmi lesquels la fameuse course qui oblige à courir les pieds dans un sac.
Le clou de la journée se déroula dans la salle des fêtes, décorée pour la circonstance. C’était la salle où se passaient toutes les manifestations d’importance. Pour une fois on avait demandé au père Guzzo gérant de la salle, projectionniste et photographe de libérer les lieux.

La salle des fêtes en 1950
Des plateaux décorés de verdure avaient été disposés sur des trétaux.. Un grand repas attendait tous les mondoviens. On avait préparé plusieurs jeunes agneaux qui grillaient lentement à la broche depuis le début de l’après midi, surveillés par les spécialistes des méchouis qui n’étaient pas à leur premier essai.
Il règnait une ambiance folle dans la salle lorsque tout à coup une personnalité se leva et cria :
- « Nous allons boire à la santé de Mademoiselle EMMA ».
Incitée à se lever par des personnes qui l’entouraient, une vieille dame se mit péniblement sur ses jambes ; c’était Mademoiselle Emma. Elle avait 100 ans, l’âge du village. Elle faisait partie des gens qui étaient arrivés avec le 11ème convoi.
Tandis que les convives levaient leur verre, ceux qui entouraient la vieille dame la portèrent en triomphe.
Mademoiselle Laurette, sa nièce assistait à la scène, inquiète à l’idée, qu’on pourrait blesser sa tante.
Le repas bien arrosé une fois terminé, l’orchestre ouvrit le bal.

Les frères François et Michel au premier plan.
Fier, derrière son instrument rutilant, Michel se donnait pleinement. Ce jour là, il prenait sa revanche sur le destin qui lui avait fait traverser une triste décennie , la maladie de sa mère, la mort de son père et cette guerre qui l'avait éloigné tout ce temps de sa chère famille. L'agilité des doigts de François sur les pistons de sa trompette laissaient deviner la joie qu'il avait au cœur de constater l'enthousiasme de la population. Denise, son épouse l'admirait. Comme Désirée elle rêvait d'avoir son bien-aimé un peu plus souvent dans ses bras pour faire quelques valses ou tangos. De temps à autre les deux musiciens se détachaient de l'orchestre lorsque leur présence n'était pas indispensable. Tandis que Marie-Thérèse somnolait dans sa poussette, Guy jouait à cache-cache, tournoyant et se faufilant parmi les danseurs.
Bien que n’étant pas de nature à s’abandonner à la nostalgie, Rosine la mère eut bien quelques pensées pour son mari qui, s’il avait été en vie aurait certainement apprécié ces moments de liesse. Il avait été, lui aussi, musicien passionné dès sa plus tendre enfance. Malade, il était décédé juste avant la guerre.

Rosine, un gâteau à la main au cœur de Mondovi.
Quelque temps après ces manifestations, Mademoiselle Emma quitta définitivement le village pour un repos éternel. C’est sa nièce, Mademoiselle Laurette qui la remplaça dans la boutique qu’elle tenait près de la poste.

La mercerie de Mademoiselle Emma.
Au fait, vous ai-je dit que pendant pratiquement la vie « française » du village ce sont elles qui se sont chargées de la vente des livres, journaux et articles de mercerie ?
Lorsque le bal s’acheva, le jour était sur le point de se lever. Etait-il bien nécessaire de se coucher ? C’est tout de même ce que firent les musiciens avant d’entamer le concert prévu sur la place du village le lendemain.
Une bonne partie de l’après midi, les cuivres encore chauds de la veille retentirent des sons les plus harmonieux pour faire profiter des derniers moments de liesse tous les mondoviens et ceux de la région qui avaient rejoint le village. Certains allèrent même jusqu’à esquisser quelques pas de danses devant l’estrade de l’orchestre tellement la musique était entraînante et contagieuse.
Après cette grande manifestation durant les 6 années qui suivirent il y eut d’autres fêtes au village. Les évènements donnèrent ensuite à réfléchir. Les organisateurs durent prendre en considération le facteur de sécurité même si le mot « Mektoub » venait parfois aux esprits.
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