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Pour aller du village à la ferme il fallait passer le pont de l'oued GUERIG.
Régulièrement Taillefer empruntait le chemin qu'il connaissait dans ses moindres défauts. Son pas régulier martelait le sol de la route qui menait à Barral. C'est là que se finissait la plaine de BÔNE et que naissait les premiers contreforts du relief. En 1848 le village de BARRAL avait pour nom « MONDOVI LE HAUT ». Par manque de place sur le territoire de la commune de MONDOVI, une partie des colons pionniers s'y était installée dans des conditions aggravées par le manque de sécurité. Le lieu n’était pourtant situé qu’à 6 km du centre de MONDOVI. BARRAL c'est le nom d'un général de l'armée d'Afrique tué en Kabylie en 1848.
Ce jour là Taillefer tractait une nouvelle charrette dont Charles, le fils de Carmelo, était fier. Conduire une nouvelle charrette c'était, à cette époque, comme piloter une nouvelle automobile. Le pas cadencé régulier marqué par les sabots du cheval donnait l'impression qu'il avait conscience qu'il traînait un nouveau véhicule. L'oued Guerig marquait les limites sud du village. À cet endroit la rivière avait creusé un lit profond avant de rejoindre la Seybouse, un peu plus bas.
Dans le virage après le pont franchissant l'oued, sur la gauche, descendait un chemin de terre qui permettait d'atteindre une parcelle appelée « demi hectare » parce que cela correspondait à sa superficie. Au milieu de ce terrain deux énormes figuiers exhibaient, à la belle saison, des fruits tellement gros qu'un seul suffisait à rassasier le plus difficile des gourmands. On y voyait souvent des enfants s'y aventurer malgré la dangerosité du lieu.. Le chemin marquait la limite nord des terrains de la ferme de Carmelo et Joséphine.
À droite, après avoir passé le pont, une barrière souvent fermée permettait d'accéder à une petite ferme au bout d'un chemin assez long. On y apercevait parfois une dame seule, la plupart du temps. Elle vivait dans la ferme qu'elle avait créée avec son époux emporté trop tôt par une maladie. Par comble de malchance la destinée arracha à la femme son fils à peine agé de 16 ans. À la mort de son mari plutôt que de baisser les bras la dame décida de poursuivre l'exploitation des biens dont elle se retrouva responsable. Certaines parcelles de terre qu'elle possédait au bord de la Seybouse s'amenuisaient d'année en année suite aux inondations dévoreuses de terre de la rivière. Elle s'entoura de personnes, des indigènes, qui se chargeaient de la culture et qu'elle payait en leur cédant une partie de la récolte. Ces travailleurs vivaient à la ferme. Ils produisaient essentiellement du tabac qui était vendu à la TABACOOP, coopérative créée à Mondovi pour faciliter les échanges entre les producteurs et les sociétés d'exploitation. Le blé faisait partie des cultures au village. Une année où la récolte avait été vraiment intéressante, chez la dame, le stockage du grain posa problème. En attendant la livraison aux docks silo de BÔNE il fallait absolument que la récolte soit rangée en lieu sûr pour éviter toute tentative de vol. La dame trouva une solution radicale qui consistait à faire déménager les meubles d'une pièce de sa modeste maison pour y stocker le grain. Pour elle chaque jour était une lutte constante pour mener à bien l'objectif qu'elle s'était fixé : poursuivre l'exploitation de la ferme.
Charles franchissant le pont vit la dame et lui fit signe pour lui dire bonjour. Elle avait souvent recours à lui ou à Carmelo pour résoudre des problèmes presque quotidiens. Une véritable amitié est née de ces relations qui poussèrent jusqu'à considérer la dame comme une parente. Elle se prénommait Vincente et devint tout naturellement Tata Vincente.
De chez Tata Vincente à la ferme de Carmelo il y avait une ligne droite après le virage. La route était bordée d'arbres qui avaient été plantés lors de sa création en 1848. Pour les protéger on avait peint le tronc à la chaux. Sur la gauche, les terres de Carmelo commençaient par une plantation d'arbres épineux qui se couvraient l'été de fruits de la taille d'une cerise : il s’agissait de jujubiers. Lorsque le jujube prenait sa couleur rougeâtre les enfants s'en remplissaient les poches et les déguster un peu comme on fait avec des cacahuètes.
Le jujubier c'était l'emblème de la ville de BÔNE : on le retrouvait sur les armes de la ville.
Juste après les jujubiers, un portail pratiquement toujours ouvert le jour, donnait sur la cour de la ferme de Carmelo. Charles posa les rênes sur le dos de Taillefer qui avait compris qu’il était arrivé à destination. Il n’était pas rare de voir devant la ferme la charrette de Carmelo ou une voiture d'un invité qui lui rendait visite. Ce jour-là c'était celle d'un ami amoureux de chasse comme lui, fonctionnaire en retraite qui se chargeait de commander en France tout ce qui est nécessaire pour fabriquer les meilleures cartouches. À l'occasion, en fonction de l’heure cela se passait devant un café ou une anisette, ce breuvage devenu roi dans toute l'Algérie.
La propriété de Carmelo était modeste. Elle comptait une dizaine d'hectares mis en valeur par des plantations d'arbres fruitiers, de cultures maraîchères et un élevage de vaches et cochons.
L'homme était d'origine maltaise. Orphelin à huit ans, il n’a jamais su lire ni écrire et a commencé, comme les Italiens ou les Espagnols par les besognes les plus difficiles, celles auxquelles les Français, vignerons ou chefs de culture ne voulaient pas se plier. D'abord ouvrier, concurrent des indigènes sur le terrain de la main-d'œuvre, il a réussi, à force d'acharnement, à se créer un petit patrimoine tout en apprenant combien il est difficile de vivre comme les quelques ouvriers qu'il emploie. Il est bien décidé, pour ces raisons, à profiter de l'exploitation de ces terres qu'il fait siennes tout en conservant le souvenir d'une partie de sa famille restée sur l’île de Malte avec laquelle il a gardé le contact.
En poursuivant son chemin après la ferme de Carmelo on découvre les vignes du domaine de GUERIG qui vont jusqu'au territoire de BARRAL : 120 ha de part et d'autre de la route, qui permettent de produire du vin dans une cave qui peut contenir jusqu’à 18 000 hl du breuvage. Une centrale électrique privée fournit du courant à l'ensemble de la propriété qui compte 26 ha d’orangers, 40 ha de coton 30 ha de céréales. Le domaine appartient à une famille d'origine française qui, de succession en succession a su profiter de l'évolution des choses pour s'enrichir jusqu’à se constituer un patrimoine de 387 ha. Mais, un jour de 1957, le 19 février on apprit que Jean, le dernier des descendants de la famille, en charge de la propriété, avait été lâchement assassiné par le FLN.
Lieu de vie intense et de promenades fort agréables la route de BARRAL est alors devenue comme beaucoup de route en Algérie un lieu où on ne pouvait s’aventurer que par la force des choses, par obligations professionnelles. Un jour, le portail de la cour de Carmelo a été fermée d’une grosse chaîne cadenassée et gardé par un chien qui allait de long en large, enchaîné à un câble tendu au travers de la cour. Seul, Carmelo pouvait l’approcher parce qu’il lui donnait à manger. Chaque soir lorsque la nuit tombait, il lançait un coup de sifflet vers les quatre coins de la ferme et attendait que les chiens qui y étaient postés lui répondent d’un aboiement qu’il savait reconnaître et qui le tranquillisait. S’il arrivait qu’un chien ne réponde pas, il prenait alors son burnous et son fusil pour aller se rendre compte, avec toutes les précautions d’usage, de la raison de son silence… La guerre avait commencé…
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