Né en 1918 à Bône, Michel a passé son enfance et son adolescence dans ce joli port de l'est algérien. Ses parents, le père d'origine espagnole, la mère d'origine maltaise se sont connus dans la ville. Leur vie relativement confortable est  troublée par la maladie de François, leur deuxième fils né en 1920 et Michel. Ils sont tous les deux atteints d'une "sévère" variole. Le couple privé de toute couverture sociale décide de quitter la ville pour s'installer à Mondovi, petit village situé à 25 kilomètres au sud, à l'intérieur des terres.

Le père (qui porte aussi le prénom de Michel) est peintre en bâtiments. Rosine, la mère, s'occupe d'une petite droguerie. Le couple se sépare de la boutique, pour aller vivre à Mondovi, pensant que la vie sera meilleure à la campagne.

La vie se passe au village avec des hauts et des bas. En 1927 un troisième garçon naitra qui ne survivra pas plus de six mois. Puis, 19 ans après la naissance de son premier garçon, Rosine apprendra qu'elle est enceinte et attend son quatrième enfant en 1937. Il se nommera Armand.

Deux ans après, on entend parler de guerre.

 

3 septembre 1939 la France et l’Angleterre déclarent la guerre à l’Allemagne

 

Michel s'est engagé. On l'envoie à Constantine. Il a tout juste le temps  de faire les pelotons 1 et 2, lorsque la guerre est déclarée.

Il raconte ...

 

A l’époque on avait les canons de 75 tractés par des chevaux.        

 

On nous a embarqués sur le train à Constantine, destination inconnue. On ne savait pas où on allait. On s’est retrouvés  dans le sud tunisien.              

 

Là on a préparé les alvéoles pour mettre les canons en batteries. Mais tout le temps où on est resté là, on n’a vu personne...même pas  un oiseau. 

Il y avait une famille qui n’habitait pas loin de l’endroit où on était installés. De temps en temps on les voyait arriver avec le bourricot. Pour s'amuser, on braquait le canon en direction de la maison. Ils avaient la trouille. Ils se sauvaient. On n’a vu personne d’autres qu’eux. 

D’ailleurs je me demande ce qu’on aurait pu faire parce qu’on avait pour seule arme le mousqueton et 6 cartouches cousues dans la poche. 

Quand on prenait la garde, le soir, on avait le mousqueton à la main mais les cartouches restaient dans la poche. 

Un beau jour on nous a dit

- « On s’en va ! ».

On a donc repris le train pour rentrer.

Tout au long de la voie, à chaque fois que nous nous arrêtions, tous les gens qui nous voyaient repartir nous faisaient le bras d’honneur.

Nous étions à côté des canons dans des wagons sans toits.

A cette époque j’étais caporal. J’ai dit aux copains qui étaient à côté du canon

- « Quand on s’arrêtera vous descendrez du wagon pour ramasser des cailloux. »

 On a donc fait la réserve de cailloux. Par la suite à chaque fois qu’on nous faisait le bras d’honneur, je criais « feu » et chaque homme lançait un caillou. Nous avons fait ça tout au long du trajet jusqu’à Constantine.

Arrivés à Constantine nous avons compris que nous avions perdu la guerre. On n’avait plus rien : plus de savon plus de fil pour coudre les vêtements plus de chaussures. »

On était donc à Constantine et on attendait la suite des évènements. 

Un copain qui était dans les bureaux est venu me voir en me disant :

- « Michel, ils cherchent quelqu’un pour la DCA (Défense Contre Avion) à Bône. J’ai entendu ton nom, je crois qu’ils veulent t’envoyer là-bas. »

A Bône ils avaient besoin de quelqu’un pour s’occuper des mulets qu’ils utilisaient pour les déplacements de matériel. A l’époque rien n’était motorisé. On utilisait donc les mulets. Comme ils savaient que j’en avais l’expérience et qu’ils voulaient le plus jeune brigadier, j’ai été muté à Bône.

 

Alors que Michel, fils défend le port de Bône, à Mondovi, Michel père se bat contre une maladie incurable qui le terrassera en 1941. Entre temps le jeune soldat a fait la connaissance de Désirée, la fille d'un agriculteur du village. L'union du jeune couple, repoussée à la suite de l'état de santé de Rosine est organisée en 1942 à l'église de Mondovi.

 

Les jeunes mariés s'installent à Bône où Michel est sur le point de terminer son temps d'engagé.

Il raconte 

 

Entre temps mon contrat d’engagé est arrivé à expiration et je ne voulais plus continuer dans l’armée. Je voulais essayer de trouver une place dans le civil. J’avais donc une permission libérale et de suite après,  je devais finir mon temps dans l’armée.

Avec Désirée on habitait Bône. Je me souviens, j’avais un tas de chansons qui étaient en vrac. Je me suis amusé à  les classer et à les relier quand les sirènes se sont mises à sonner. J’ai appris que c’était la guerre. J’ai dit à Maman

- « Je suis en permission. Mon devoir c’est de rejoindre la caserne. » Je suis donc retourné à la caserne. Quand je suis arrivé, ils m’ont dit « De toute façon on serait venus vous chercher ». 

Les bombardements sur Bône ont commencé. Pendant que l’armée de Leclerc se battait en Tunisie les allemands essayaient de s’accaparer des côtes algériennes.

 De février à mai 1943, la colonne Leclerc rebaptisée « Force L » résiste aux offensives allemandes en Tunisie et libère Gabès, puis Kairouan, Takrouna et enfin Djebel Garci. Tunis est libérée le 7 mai 1943 et les troupes de l'Axe capitulent le 13 mai. Le 20 mai, c'est à Tunis qu'a lieu le défilé de la victoire.

A Bône, on a subi des bombardements intensifs sur le port. On a dû abattre 200 ou 300 avions. Tout le régiment a d’ailleurs été cité à l’ordre de l’armée.

 

MONDOVI : Cela s'est passé en 1944

 

La Ville de Bône a été citée à l'Ordre de l'Armée dans les termes suivants :

" A partir du huit novembre 1942, date du débarquement des Armées alliées en Afrique du Nord, le port de Bône a joué un rôle particulièrement important dans les opérations de guerre qui ont conduit à la libération de la France et à la Victoire. La Ville a été éprouvée par les bombardements aériens, cent soixante quatre morts, deux cent deux blessés, trois mille trente cinq sinistrés ont été dénombrés. Les installations portuaires et cinq cent dix-neuf immeubles ont été détruits ou endommagés ".

Cette citation comportait l'attribution de la Croix de Guerre avec palme, qui figure dans les Armoiries de la Ville. 

 

Quand on tirait, on aurait cru un immense  feu d’artifice.

J’ai dit à Désirée « Tu ne peux pas rester ici, tu vas retourner à Mondovi ». C’est, un ami d'enfance, André Onorati qui est venu avec une charrette. Il a chargé tous les meubles et il les a transportés à Mondovi.

Par la suite je suis parti à Alger alors que tu avais deux jours. On était habillés avec des treillis américains parce qu’on n’avait plus rien.

 

Après je suis allé en Corse et puis en France. Peu de temps après, la guerre s’est terminée.

 

Le plus dur a été le temps que j’ai passé à Bône. Des bombes sont tombées à 3 ou 4 mètres de la position. J’étais abrité au poste de commandement. Les pièces et les hommes qui les servaient, étaient  à la merci des avions allemands.

A Mondovi on n’a jamais vu d’Allemands ou d’Italiens combattants. Il y a eu par contre des prisonniers Italiens qui venaient de Tunisie. Chez  les Pavet, par exemple, il y avait un camp de prisonniers italiens.

 

 

 

Par décision Ministérielle du 11 Novembre 1948 , la Croix de Guerre 39/45
fut remise à la ville de BÔNE en Juin 1949 par
le Président de la République Française Vincent AURIOL ( 1884–1966 )
premier Président de la IV ème République de 1947 à 1954.

 

 

MONDOVI : 1944

Mardi 6 juin 1944 

Normandie

Suivant les plans de l'opération "Overlord", près de 5 000 navires débarquent 130 000 hommes sur 35 kilomètres de plage en Normandie. La nuit précédente, des parachutistes ont été lâchés derrière les lignes allemandes et les avions alliés ont commencé à bombarder les fortifications du "mur de l'Atlantique". Ce débarquement, placé sous le commandement du général américain Eisenhower, était secrètement préparé depuis plus d'un an en Angleterre.

 

 

MONDOVI : 1944

 

Jeudi 6 juillet 1944

Caen en Normandie

La stratégie mise en place par le général Montgomery visant à attaquer Caen par l’est a échoué et les furieux combats entre les Canadiens et la 12ème SS Panzer Division ne permettent à aucun des deux belligérants de progresser.. La situation semble bloquée à nouveau, le front n'ayant pas véritablement évolué. Caen est toujours aux mains des défenseurs allemands et les Britanniques qui progressent dans les faubourgs Nord de la ville sont arrêtés par un barrage de mortiers et d'obus mis en place par leur ennemi.

 

 

Jeudi 6 juillet 1944

Mondovi

Dans le village on a choisi la ferme « Pavet » pour garder des prisonniers italiens pris sur le front tunisien. 

Un homme se précipite vers le commandant du camp :

  • « Vite, mon commandant il me faut absolument un camion pour transporter à Bône  une femme qui attend un bébé ».
  • « Un bébé, un bébé, mais je n’ai pas d’ambulance moi ».
  • « Je vous en prie, mon commandant, un simple camion suffira, c’est urgent ».
  • « Et je suppose qu’il vous faut un chauffeur aussi… »
  • « Oui, oui, mon commandant s’il vous plait… »
  • « Vous n’avez qu’à prendre celui qui est garé devant le poste de police. Son chauffeur doit attendre au volant… »

Sans perdre de temps, le camion sort du camp, traverse le village et s’engage sur la route de Barral. Il passe un pont puis après un virage à droite et un virage à gauche, s’arrête devant le portail d’une ferme. Un gros chien attaché à une chaîne fait un vacarme du diable. Un homme, corpulent, la moustache à la Clémenceau, vient ouvrir le portail. Une femme enceinte « jusqu’aux dents » le suit. S’adressant à l’homme pressé, il dit :

  • « T’y as trouvé un camion Lolo ? »
  • « Oui, finalement je suis allé au camp des italiens. J’ai même le chauffeur… »

Puis s’adressant à la femme :

  • « Viens Désirée, tu vas monter devant, à côté du chauffeur. Moi je vais passer derrière… »

Le camion démarre. Tout en faisant un geste de la main, l’homme pressé dit :

  • « Salut Auguste…j’essaie de tenir au courant… dès que je peux …»

La camion traverse à nouveau le village pour prendre la direction de Bône. Le chauffeur a été manifestement mis au courant du fait qu’il doit se rendre dans cette ville, plus précisément à la clinique « Beauséjour ».

Le docteur du village - Docteur Taïeb – ne veux pas prendre le risque d’accoucher la jeune femme à la maison comme cela se pratique souvent. Le bébé est gros et se présente mal.

La route Mondovi-Bône n’est pas des plus confortables surtout en camion militaire. Il ne faudrait pas que les secousses déclenchent le processus d’accouchement : c’est ce que craint l’homme pressé qui, on le sait maintenant, a pour petit nom Lolo. Il s’agit de Lolo Bugeya, un ami intime d’Auguste, le père de Déisrée, la femme enceinte.

 

 

Jeudi 6 juillet 1944

Bône – Clinique Beauséjour

Le camion arrive à la clinique. La femme en descend. A peine est-elle arrivée dans la chambre que les douleurs qu’elle avait ressenties quelque temps avant le départ réapparaissent. Il faut de suite la mettre en condition pour pratiquer l’accouchement. Le bébé est tellement gros que l’on croit un instant qu’il y en a deux. On a beaucoup de mel à extraire l’enfant des entrailles de la mère. La difficultés est si grandes, l’intervention si longue qu’on envisage un instant le pire : sacrifier l’enfant.

Madame Coursay, la sage-femme intervient alors :

  • « Non, non il faut sauver les deux…encore un effort. »

Elle se munit des ciseaux pour pratiquer une entaille qui libère la tête du bébé.

A partir de ce moment tout fut plus facile pour moi… le bébé que l'on voulait sauver c’était moi…l’homme moustachu était mon grand-père, Désirée, ma mère.

Ma mère a dû rester allongée au lit pendant huit jours sans bouger pendant que je faisais l’admiration du personnel de la clinique et des visiteurs.

 

 

Jeudi 6 juillet 1944

Mondovi

A notre retour à Mondovi ma mère encore bien fatiguée, eut recours aux remèdes aussi efficaces qu’originaux de la « vieille Daoud » une femme juive du village, pour se remettre sur pieds. Pas besoin de produits chimiques. Il suffit d’un œuf, d’huile et de sel dans une assiette posée devant l’individu atteint du mal dont elle seule connaît la cause. Une prière dans une langue que personne ne connaît la fait bailler puis la met en transe parfois jusqu’à se trouver mal. L’effet est d’autant plus grand que l’on croit sincèrement à son efficacité (mécréants abstenez-vous). Ma mère s’est remise…paraît-il… en huit jours. J’étais trop petit pour m’en rendre compte.

Le « mauvais œil » est un thème privilégié de la sorcellerie.

Il indique le pouvoir mental, diabolique que la sorcière jette sur une personne. L’œil de certains animaux est également redouté : la vipère, le gecko, le crocodile ; d’autant que certains possèdent des organes multiples, l’araignée, par exemple. Il peut s’agir également d’une personne qui veut du mal à une autre. Jadis, brûler les yeux d’un prisonnier vaincu était un châtiment terrible, réduisant la victime à la nuit complète. Chez les Gaulois, un œil grand signifiait l’assurance de la force et du triomphe
.

 

Méthode de la « vieille Daoud » pour enlever « le mauvais sort » à ceux qui en étaient victimes.

En Algérie on disait "enlever le coup d’œil ".

   

La « vieille Daoud » prenait une assiette, la posait sur la tête du patient. Elle remplissait l’assiette à moitié d’eau et commençait ses incantations. Je ne sais pas si les paroles étaient les mêmes que pour les autres maux. Pendant sa prière la vieille dame versait de l’huile goutte à goutte dans l’eau de l’assiette. Si la goutte d’huile tombait au fond de l’eau, on avait jeté un sort au patient. Si l’huile restait à la surface, le patient n’était pas ensorcelé. Ceux qui l’on constaté y croient…ma mère par exemple…

Un  remède analogue permettait de lutter contre les « coups de soleil » dont une personne pouvait ^être victime. Une assiette était posée sur la tête. Une verre d’eau salée recouvert d’un torchon était renversé sur l’assiette. Des bulles remontant dans le verre étaient sensées représenter la chaleur emmagasinée par le corps se dégageant dans l’eau au travers de l’assiette et du torchon. L’efficacité du traitement ne pouvait se ressentir que par les incantations magiques d’un manipulateur expérimenté … Il n’y avit pas de doutes quant à la compétence de la « vieille Daoud ».

 

 

Jeudi 6 juillet 1944

Alger

Mon père, Michel, militaire en garnison dans la ville, reçoit un télégramme l’avertissant de ma naissance.

Il fera le déplacement à Mondovi quelques jours plus tard, avant de se rendre en Corse où en tant que maréchal des logis chef il sera chargé de l’intendance d’un régiment.

Muté par la suite en France, il ne me reverra que fin août 1945, le jour de sa démobilisation.

 

 

Jeudi 6 juillet 1944

Caen en Normandie

Montgomery choisit de lancer une prochaine offensive dans les 2 jours qui doit percer le front et capturer définitivement la ville de Caen. Or les Allemands sont solidement installés sur la défensive et ont même enterré des chars Tigre qui, une fois dans cette position, sont difficilement atteignables par l'aviation alliée. Le général Montgomery décide d'intensifier les bombardements précédant les attaques.

 

 

                        

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