"BOUSSADIA", je suis à peu près sûr que vous ne savez pas qui c'est..

Moi, "BOUSSADIA" , je l'ai connu très jeune. Ma mère l'évoquait souvent. Cela se faisait quand je n'étais pas sage.

J'avais compris "à la longue" que c'était un espèce de justicier qui avait le pouvoir de mettre les enfants dans le droit chemin. A la limite, il prenait les affaires en main pour remplacer les parents.

Il y a des choses qu'on ne prend pas le temps d'approfondir quand on se sent fautif. C'est le cas du "BOUSSADIA". J'aurais pu me demander quel genre de bête c'était ou quel individu. Pendant longtemps  cela ne m'est pas venu à l'esprit. Pendant longtemps il s'est disputé le vedettariat avec Babau (Babaou) qui était employé dans les mêmes circonstances. J'ai parlé du "Babaou", reste à évoquer "BOUSSADIA".

Ce personnage - puisque je sais maintenant que c'est un personnage- allier bénéfique pour les parents et maléfique pour les enfants, faisait donc partie de mon monde virtuel jusqu'à ce qu'un évènement survienne un beau jour.

Il était dix-huit heures je rentrai de l'école en traversant comme d'habitude le quartier majoritairement peuplé d'indigènes. Je faisais le trajet quatre fois dans la journée et c'était la hantise de ma mère. Cela s'explique par le fait qu'elle avait toujours peur que quelque chose m'arrive.. principalement quand le jour déclinait. Il est vrai que les derniers évènements dramatiques relatés dans la presse pouvaient faire craindre le pire pour une mère. Toute la France avait été choquée par les atrocités dont furent victimes des "soldats du contingent" dans la région  entre le Constantinois et l'Algérois. Elle soufflait de soulagement à chaque fois qu'elle me voyait rentrer de l'école.

Ce jour-là, par contre, mon intrusion précipitée dans la modeste maison que nous occupions lui coupa le souffle alors que j'avais du mal à reprendre le mien.

- Mais qu'est-ce qu'il t'arrive ?

 Je venais certainement de battre le record de vitesse de tous les sprints volontaires ou forcés de ma courte vie. J'avais 8ans et je fréquentais l'école de garçons du village. Une bonne partie du trajet se faisait dans le quartier plutôt calme occupé par les "Européens". La rue Albert Camus marquait la transition avec le quartier indigène. C'est en entamant cette rue qu'un personnage hors du commun me surprit. Avant de le découvrir j'entendais une sorte de psalmodie monocorde ressemblant au chant coranique entonné par les élèves de l'école implantée pas loin de la maison. Couvert de fanfreluches, des peaux de bêtes autour de la taille, la tête coiffée de rubans mal ficelés, l'individu était assis contre le mur, tout près de la porte d'une habitation. 

Désagréablement surpris par cette apparition je me mis à siffler pour me donner une contenance et couvrir ma peur tout en essayant de marcher normalement. Mais au moment où j'étais à son niveau l'homme se mit sur pieds, extirpant de son accoutrement un lourd bâton d'une section respectable. Le bâton passa très près du béret que je portais à cette époque. A défaut d'atterrir sur mon crâne, il finit sa course sur le bitume...parce que l'homme l'avait bien voulu. C'est là que je mis mes jambes à mon cou pour parcourir le plus rapidement possible les quelques mètres qui me séparaient de la maison. Sans doute l'homme avait-il pris mon sifflement troublant le rituel de sa mendicité pour une provocation ou une moquerie

Le soir, à table, mon auditoire s'enrichit de la présence de mon père qui écouta la même version de mon récit.

- C'est sans doute un "Boussadia" me dit-il.

- Un "Boussadia" ? C'est ça le "Boussadia" ? C'est le "Boussadia" dont nous parle maman ?

- Oui ! Mais de vrais "Boussadia" on en voit de moins en moins  aujourd'hui. Autrefois ils allaient de "bled" en "bled" dans les régions isolées du Constantinois. Ils amusaient les habitants avec leurs pitreries. C'était à chaque fois un spectacle qui rompait la monotonie de la vie des villageois. La coutume voulait qu'on leur donne de quoi survivre pour payer leur prestation. "Boussadia" pratiquait une mendicité déguisée. Sa danse, ses mimiques le faisaient vivre. Il arrivait même que le "Boussadia" descende en ville pour se donner en spectacle dans les marchés. Ses excentricités plaisaient aux curieux tandis que les enfants, intrigués et craintifs se cachaient dans les larges jupes des mamans. 

Voilà de quelle façon j'ai découvert "Boussadia".

Une dizaine d'années plus tard je suis rentré en France. J'ai gardé "Boussadia dans mes esprits mais pas question de parler de lui de peur que l'on ricane sous mon nez.

En fait si je l'évoque aujourd'hui c'est qu'il est toujours vivant. La preuve ? On en parle dans INTERNET.

 

 

MONDOVI - J'ai croisé  "BOUSSADIA".

 

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