1960

 

JEUDI, jour de sortie

 

De 1955 à 1962, j’ai passé le plus clair de mon temps à l’internat du lycée St Augustin de Bône. C’était l’établissement public par lequel passaient les jeunes de la région qui prétendaient se présenter au Bac. Un concours à la fin de l’année du cours moyen deuxième année conditionnait le passage en sixième.

C'était en 1954.

Onze ans avant moi, en 1945, tout était déjà comme ça ou presque.

Voici le récit que j'ai découvert sur le"Net" que je me permets de reproduire ici parce qu'il offre des similitudes avec ce que j'ai connu du Lycée St Augustin. 

 

Souvenirs de M. Rémy BAISON

Après avoir lu et relu le texte de Pierre Léonardelli concernant le Lycée Saint Augustin, dont il a fait une description remarquable, de nombreux souvenirs ont refait surface.

J’ai passé le concours des bourses ( à l’époque c’était une façon d’accéder au secondaire) le jour de la prise de BERLIN, en 1945, dans les bâtiments de ce que l’on appelait le Collège moderne. Pendant que nous composions, le canon s’est mis à tonner pour annoncer cet événement ; alors on a interrompu les épreuves et on nous a fait sortir dans la cours de récréation pour nous détendre un moment avant de reprendre le travail. Je revois encore très nettement ce moment.

J’entrai donc en 6ème classique, c’est à dire avec du latin qui fut ma bête noire jusqu’à la troisième. Les professeurs étant à la guerre, on avait rappelé des retraités. Parmi eux, certains étaient folkloriques ...

Le gymnase était inutilisable car il avait subi les outrages de la guerre. Les salles étaient tristes, à l’exception d’un salle d’histoire qui avait été décorée de motifs inspirés des bas-reliefs des tombes égyptiennes.

Dans la liste des enseignants du lycée, j’ajouterai Monsieur BOURDIEUX, surveillant général, qui régnait sur les potaches avec amour et sévérité en même temps. Tous les élèves le craignaient mais le respectaient et l’aimaient. Il savait résoudre les petites affaires entre « quat’zieux », sans en référer au Proviseur. Le surveillant du Collège moderne était à l’époque Monsieur ALLOUCHE , je crois, qui était moins sympathique, car lui, il collait tout de suite lorsqu’une bêtise était commise.

Je me souviens aussi des séances de gymnastique avec M. VITALI , qui quittait rarement son costume et qui après nous avoir fait faire quelques tours de piste pour nous échauffer, nous donnait un ballon pour une partie de foot, pendant qu’il discutait avec les uns ou les autres.

Je quittai le Lycée après la troisième pour entrer à l’Ecole Normale de Constantine et j’eus la chance de revenir au Lycée Saint Augustin, en qualité de délégué à l’Education physique, en 1957 où je retrouvai MM BOURDIEUX, VITALI et MERLE qui devenaient mes collègues. Malheureusement, mon sursis fut suspendu, suite aux évènements d’Alger et je dûs partir à l’armée en janvier 1958, ce qui fait que je n’ai eu le plaisir d’enseigner que pendant trois mois et encore, étant donné qu’il y avait l’épidémie de grippe asiatique, les cours d’Education Physique furent suspendus.

Voilà quelques réflexions et souvenirs que m’ont inspiré les lignes écrites par Léonardelli que j’ai dû croiser dans les couloirs de notre Lycée Saint Augustin.

 

 

 

 

Je rentrais à Mondovi le vendredi soir ou le samedi matin pour revenir le lundi matin. Chaque interne devait avoir un correspondant en ville

En milieu de semaine, de la sixième à la quatrième, nous avions la possibilité de sortir le jeudi après midi à condition que le correspondant vienne nous chercher. Me trouvant bien au lycée je n’ai pas souvent user de ce droit. Le jeudi était consacré au sport. Le matin nous faisions les entraînements sur le grand stade que j’adorais fouler, dans le gymnase ou sur les terrains de hand ou de basket attenants au stade. Mon sport préféré était le hand. L’entraînement se faisait de 8h30 à 10h30. Puis, pour éviter d’aller en études, je m’immisçais au sein du groupe de basketteurs. Le professeur chargé de l’entraînement, Monsieur Merle, bienveillant, m’acceptait au sein de son groupe. Cela me permettait de prolonger jusqu’à l’heure du repas cette sensation de liberté et de bien être que je ressentais en me livrant aux activités sportives.

L’après midi du jeudi était consacré aux matchs des championnats scolaires. Les résultats sportifs de l’établissement ont permis à notre lycée d’obtenir le titre de « Premier établissement scolaire de France ». Ses installations sportives y étaient certainement pour quelque chose. La proximité du stade vélodrome qui fut pendant plusieurs années, le plus beau stade d’Afrique avec le seul terrain gazonné a du sûrement contribué a donné ce caractère sportif à l’établissement. Nous avions, en particulier, un professeur de sport dont j’ai maintenant oublié le nom, qui nous impressionnait lorsque nous assistions à ses entraînements de saut à la perche, sport que nous découvrions à peine.

 

 

A partir de la troisième, la sortie du jeudi après midi était autorisée sans la présence du correspondant. Avec ce sentiment d’être un grand je me faisais beau et après le repas de midi j’avais le plaisir de franchir l’entrée principale en passant devant le concierge, toujours assis dans sa cage en verre.

 

La plupart du temps je prenais la direction du Cours Bertagna, la promenade située au cœur de la ville. Monsieur Bertagna a été maire de Bône de 1888 à 1903. Autrefois appelée Cours National, le lieu a pris son nom en 1907, année où sa statue a été érigée sur une esplanade face au Théâtre, en reconnaissance de ce qu’il avait fait pour la cité.

Pour atteindre le cours, je passais le plus souvent devant la poste et le lycée Mercier. J’avais alors une petite pensée pour Marie-Thérèse, ma sœur et Marinette, ma cousine qui faisaient toutes deux leurs études dans cet établissement. C’était en effet l’époque où garçons et filles ne se mélangeaient pas et suivaient leur scolarité dans des établissement spécifiques. Le lycée de filles, bel édifice de style oriental était cependant austère quand on était à l’intérieur. Sa cour était entièrement fermée et ne permettait de voir que le ciel. Cela donnait le bourdon à ma sœur.

Derrière le lycée de filles avait été construite l’église de Bône qui est devenue cathédrale en 1855.

J’ai appris qu’elle a été détruite en 1966, c'est-à-dire 4 ans après l’indépendance. Les anciens musulmans de la ville n’étaient pas trop pour sa destruction. Ils racontent que l’édifice semblait se défendre face aux coups de pioches des ouvriers qui l’ont attaquée manuellement par le clocher. Un d’entre eux à cheval sur un bloc de pierre est tombé. Puis un second ouvrier de la même façon. Les deux ont été grièvement blessés. Personne ne voulait continuer la destruction, voyant un signe de la vengeance des « Roumis » (des chrétiens, des étrangers) ; Des prisonniers ont été réquisitionnés pour finir la « sale » besogne. Cette histoire vraie est devenue une véritable légende dans la région.

Pour atteindre la portion du cours la plus fréquentée, il fallait passer devant le nouveau théâtre datant de 1954. L’ancien, construit en 1856, avait été détruit par les bombardements allemands de 1942. Cette année là, mon père, engagé volontaire, faisait partie des troupes de défense anti aériennes de Bône. Il y avait eu 164 morts, 202 blessés et plus de 3000 sinistrés.

Arrivant sur le Cours, il n’était pas rare que j’y rencontre des camarades pour déambuler à l’ombre des ficus entre les terrasses des bistrots. Aux beaux jours, notre après-midi se terminait souvent devant un « créponnet », ce sorbet au citron que les marchands de glaces, « Fanfan », « l’Ours Polaire », s’étaient faits la spécialité.

Il m’est souvent arrivé de me livrer à une promenade en solitaire le long des quais du port de la ville. Sans contrainte j’allais de curiosité en curiosité, découvrant un spectacle toujours différent au gré de mes déambulations. C’était ici un pécheur assis sur une caisse en bois surveillant son bouchon entre deux bateaux, là deux remorqueurs se partageant la manœuvre de mise à quai d’un paquebot ou encore une grue immense se déplaçant majestueusement le long des quais.

L’heure de retourner au lycée arrivant, il fallait à nouveau penser à ce qui faisait de moi un Bônois : mes études. Vous dire que mes leçons du vendredi étaient parfaitement sues serait mentir. Il ne me restait que l’étude après le dîner pour faire ou parfaire l’apprentissage des leçons que j’avais commencé le mercredi soir mais cela ne suffisait pas toujours. Il me restait plus qu’à implorer le sort que je ne sois pas interrogé. Là ou le problème se corsait c’est dans la période des compositions, ces énormes contrôles de fin de trimestre qui faisaient l’essentiel de l’évaluation de notre niveau. La meilleure des résolutions était celle de ne pas sortir la veille d’un tel contrôle ou de faire l’impasse sur les activités sportives. Il n’empêche que la journée préférée du temps de l’internat était le jeudi par cette sensation de liberté qu’il créait.

C’est principalement au cours de ces jeudi d’internat que j’ai pu connaître le centre de Bône. Je m’interdisais certains quartiers en raison des évènements. Quand je vois aujourd’hui certaines photos de la ville je constate que je suis passé à côté de ce qui aurait pu faire l’objet de riches découvertes.

 

MONDOVI - Jeudi, jour de sortie.

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