L’Aladin , voilà le nom du restaurant où l’histoire que je vais vous raconter a commencé. C’est là que  nous nous sommes retrouvés pour partir de l’autre côté de la Méditerranée et ramener Mille et un souvenirs. Nous étions au moins trois à pouvoir puiser dans une vie passée. Moi, bien sûr, Michèle et Nicole. Les instigateurs de cette rencontre ont été Gérard et Yolande. Ils ont eu la riche idée de nous réunir dans ce restaurant où on prépare un excellent couscous.

Gérard a judicieusement attribué les places autour de la table. Les parisiens à un bout de la table, l’Ariègeoise au milieu et les « pieds noirs », fournisseurs de souvenirs à l’autre bout. C’est ainsi que je me suis retrouvé en bout de table avec Nicole à ma droite et Michèle à gauche.

La discussion commença, bien sûr par le plat que l’on devait nous servir : couscous marocain, couscous tunisien, sauces, ingrédients, assaisonnement, vin, anecdotes, chacun disait la sienne.

Puis pêle-mêle s’égrenèrent les réminiscences de souvenirs d’une vie lointaine, menée dans un pays lointain.

Nicole m’avait parlé d’un membre de sa famille ayant vécu un temps à Mondovi. Soucieux d’en trouver des traces, j’avais fouillé dans mes archives pour découvrir que son patronyme figurait gravé sur le monument aux morts parmi les victimes de 1914-18 du village.

 

Un petit film dans lequel on cite l'ascendant de Nicole, CASSIN Albert Célestin mort le 12 av 1915

Nicole a encore la chance de pouvoir profiter d’un pays qu’elle a bien connu, le Maroc, en s’y rendant en vacances.

Michèle, quant à elle, est née à Bône. Par ce fait elle devient dans mon esprit une perle rare. Elle commence par me parler du lieu où elle habitait : le quartier « Beauséjour ».

Mille et un souvenirs à l'Aladin

C’était tout près du stade municipal, un des plus beaux stades d’Algérie, parce qu’engazonné. C’était rare à cette époque. Le lycée dans lequel j’ai vécu six ans d’internat jouxtait le stade. Il s’appelait « Lycée St Augustin ». Nous sommes passés inévitablement au personnage, puis à la colline sur laquelle avait été élevée la basilique, à Hippone, la ville romaine dans laquelle le Saint, vénéré par tous les Bônois, avait été évêque.

Mille et un souvenirs à l'Aladin

La Basilique St Augustin

D’Hippone, nous sommes très vite revenus au lycée, raison essentielle de ma fréquentation de Bône.

Quelle surprise d’apprendre de la bouche de Michèle qu’une des personnalités archi connue était un membre de sa famille. Il s’agit de Monsieur Bourdieu, surveillant général d’externat qui a très longtemps officié dans l’établissement.. Elle me raconta quelques anecdotes de moments vécus en famille à ses côtés. En particulier le temps où il poussait la chansonnette devant elle. « Il chantait très bien » me dit-elle, « il lui arrivait d'exercer cette passion en famille ; mais moi j’étais jeune et bête. J’éclatais de rire à chaque fois qu’il se donnait en spectacle et ça le rendait furieux ». Nous savions que Bourdieu avait une voix forte pour l’avoir entendu « enguirlander » certains d’entre nous. Cette qualité lui valait de chanter le « Minuit chrétien » à la cathédrale de la ville pour Noël.

Mille et un souvenirs à l'Aladin

L'église dans laquelle chantait Monsieur Bourdieu. Elle a été rasée après l'indépendance.

En jouant sur les mots on ne peut pas dire que M.Bourdieu était « haut en couleurs » parce qu’il était assez petit et toujours habillé d’un sempiternel costume gris. Il lui arrivait d’intervenir dans nos classes ou en études à l’occasion d’un remplacement du surveillant général d’internat. C’était à chaque fois l’occasion de rigolades. Il avait un humour caustique que nous avions plaisir à entendre et faire perdurer.

Je me souviens de ce moment où, faisant une incursion dans le réfectoire, il s’arrêta près de moi. J’étais en bout de table à déguster mon riz. Il me dévisagea et après quelques secondes de silence il me dit :

- Tu habites Mondovi toi.

- Oui Monsieur

- Et tu sais pourquoi ton village s’appelle comme ça ?

- Non Monsieur.

Et il se mit à me raconter, Napoléon, la bataille de Mondovi, Mondovi en Italie etc… etc. C’est là que, pour la première fois j’appris l’origine du nom de mon village. Comme d’habitude il fallait que ça se termine par une boutade. Elle me fit éclater de rire la bouche pleine de riz. Cela me valut d’asperger de riz mon camarade installé en face. Il me regarda. Se mit à sourire et, avant de reprendre sa tournée, il me dit

- On met la main devant la bouche.

C’était un homme autoritaire qui ne parvenait pas à cacher le grand cœur qu’il avait. Pour ça, tout le monde l’aimait.

Les internes pouvaient le voir, en dehors des heures de cours, traverser le préau en compagnie d’une dame pas plus haute que lui. Nous pensions que c’était son épouse. Michèle me dit qu’il n’a jamais été marié. Le couple occupait un appartement de fonction qui jouxtait les dortoirs. Il nous arrivait d’entendre des échanges vocaux qui n’avaient rien d’un concert lyrique.

La notoriété de M. Bourdieu reposait en partie sur le fait que c’était un très ancien du lycée. Il avait exercé en temps qu’élève, surveillant, professeur d’arabe, surveillant général. Cette dernière fonction favorisait les contacts réguliers avec les familles qui faisaient qu’il était connu de tous.

Comme beaucoup de « français d’Algérie », M.Bourdieu n’a pas très bien vécu le fait de quitter l’Algérie pour finir ses jours en France.

Parler de lui avec quelqu’un qui l’a côtoyé d’aussi près a été émouvant.

Pour continuer à parler de l’établissement qui était pour les internes une deuxième famille cinq jours sur sept, j’avançais le nom d’un professeur, personnage qui a laissé des traces : Monsieur Shneider, professeur de français-latin.

- Mais je l’ai connu m’a dit Michèle. Il m’a donné des cours.

Voilà qui favorisait un peu plus nos échanges.

Grand, blond, fort M. Schneider était sans doute d’origine alsacienne. Il habitait juste en face du lycée. Une des particularités de ce pédagogue hors du commun était de prédire, en manipulant un pendule, l’auteur sur lequel devait tomber le sujet d’examen. Les élèves "potassaient" donc plus particulièrement l’auteur en question. Il arrivait très souvent que les prédictions changent. Les élèves axaient alors leurs révisions sur le nouvel auteur. Stratégie assez astucieuse pour multiplier les révisions et amplifier les chances de réussite.

Entre les cuillerées de couscous, au demeurant excellent, nous sommes passés du Cours Bertagna au Port de Bône, des plages de la corniche au Cap de garde, des beignets tunisiens au créponé. Chacun devait avoir à l’esprit une image différente selon son vécu.

Michèle avait quitté l’Algérie en 1956, une époque où la préoccupation de la guerre n’était pas ce qu’elle est devenue. A entendre les récits que je lui faisais, elle déplorait le fait que notre vie ait pu être autant gâchée par les contraintes et les soucis de sécurité qu’impliquaient les attentats toujours plus nombreux que nous avons connus.

Après le couscous, les oranges à la cannelle, le thé à la menthe la discussion se prolongea longtemps, longtemps jusqu’à ce que la salle se vide. Nous étions bien en ce lieu qui nous rappelait par certains côtés, des couleurs, des odeurs, des coutumes dont nous étions proches.

En commençant à débarrasser la table, la patronne nous fit comprendre qu’elle aspirait à ce que l’on quitte les lieux. Elle avait à préparer son service du soir. Nous étions loin d’avoir épuisé les Mille et un souvenirs que nous nous proposions de rassembler. De nombreux autres sont encore enfouis dans une mémoire qui ne demande qu’à être éclairée par une lanterne magique qu’Aladin nous confiera peut-être un jour.

 

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