Le réfectoire, lieu de vie privilégié.

Les meilleurs moments de notre vie d'internes ont pour lieu le réfectoire.

Les bureaux de la Surveillance Générale d'internat  sont installés à l’entrée du réfectoire. C’est là que se réunissent les élèves avant les repas de midi et du soir.

MONDOVI - Premier exil, l'internat (2)

 

Dans la grande salle, les tables alignées peuvent recevoir chacune huit élèves. Les places ne sont pas attitrées. Chacun s'installe où bon lui semble. Mais on retrouve toujours à peu près les mêmes tablées à chaque repas. La composition d'une table est fonction des liens qui se tissent au fil du temps, des tempéraments, des idées, des caractères. En général musulmans et européens qui se côtoient constamment dans leur vie d'internes partagent peu souvent la même table.

L'organisation des repas est particulièrement chamboulée lors de la période du Ramadan qui veut que les musulmans observent pour la plupart, de gré ou de force, un jeûne qui se veut pourtant obligatoire pendant une trentaine de jours. 

Pendant cette période un service spécial est organisé après le coucher du soleil, limite à partir de laquelle on peut de nouveau manger ou boire, l'autre avant l'aube, limite à partir de laquelle l’abstinence liée au jeûne débute.   

 Comme il est très difficile de calculer les dates exactes et les heures du Ramadan ( il est nécessaire de recourir à des calculs astronomiques), les élèves se fient à la détonation d'un tir de canon attendue tous les jours pour marquer le début et la fin du jeûne.. 

Pendant les temps ordinaires le réfectoire accueille la totalité des élèves. A chaque repas, le surveillant général fait une apparition, s'entretient avec le surveillant de service puis disparait. Je me rappelle de ce jour où, Monsieur Bourdieu, remplaça exceptionnellement le surveillant général d'externat. Circulant entre les rangées de tables, il s'arrêta près de la mienne. J'étais en bout de table. Me dévisageant, il me dit :

- "Tu es de Mondovi toi ? Tu sais d'où vient le nom de ton village ?"

Je répondis par la négative. Il se mit alors à me raconter Napoléon, la bataille de Mondovi (Italie) etc...une multitude de choses que j'ignorais alors. Avant de poursuivre sa déambulation, il ne put s'empêcher de finir son discours par une "blagounette" dont il était coutumier. La "chute" hilarante de son histoire me valut de projeter la bouffée de riz que j'avais en bouche en plein visage du camarade installé face à moi.

- "Il faut toujours mettre la main devant la bouche" me dit-il prolongeant sa "tournée".

  Un Saint était particulièrement "fêté"  au Lycée, c'était la Saint Charlemagne. Ce jour là, le cuisinier se "mettait en quatre" pour nous choyer. Les « voraces » en avaient pour leurs babines. Le repas particulièrement copieux se prolongeait au grand plaisir des élèves qui voyaient leurs cours de l'après-midi se réduire d'autant. Les internes prenaient leur revanche sur les externes parce que seuls, eux avaient droit de festoyer. Des incartades faisaient que Charlemagne permettait à certains d'outrepasser les limites des règles imposées par l'établissement. J'ai le souvenir d'un camarade, pourtant très posé et calme d'habitude, traversant la cour à mes trousses, une bouteille de bière vide à la main pour manifester son courroux après des paroles sans doute déplacées que j'avais prononcées à son égard. Il "avait eu l'alcool mauvais" et s'en était voulu le lendemain. Ce n'était pas dans son habitude de vider aussi rapidement cette bière cachée  dans le casier d'un camarade. Tout le monde, juifs, musulmans ou catholiques profitait de ce jour de fête sans se préoccuper des raisons pour lesquelles  l'établissement maintenait cette tradition. Plus tard on apprit que Charlemagne, roi des Francs, grand guerrier et souverain chrétien exemplaire, souhaitait  que l'instruction religieuse se répande dans son royaume. En 789, il demanda donc aux prêtres et aux évêques de créer des écoles pour que tous les enfants puissent apprendre à compter, à chanter et à lire les saintes écritures.

 Si Charlemagne n'est pas « l'inventeur » de l'école, il aura au moins contribué à rendre l'enseignement accessible à tous. Et pour ça, les instances du Lycée considéraient que nous lui devions bien une petite pensée en ce premier mois de l'année scolaire ! La Saint Charlemagne se célébrait le 28 janvier.

Nul doute qu'elle fut très vite oubliée après 1962.

Dans le réfectoire les places les plus proches de la sortie étaient occupées par les amateurs de foot. Certains se sentaient particulièrement concernés. C'étaient les propriétaires des ballons. La place, proche de la sortie  leur permettait de se précipiter dans la cour de récréation, dès l'autorisation de quitter les tables. Il fallait absolument arriver le premier sur le terrain de jeu convoité pour en assurer la réservation. Les buts étaient marqués par des blouses posées au sol. Deux joueurs chevronnés, jouant le rôle de leaders choisissez l'un après l'autre les joueurs volontaires. Les meilleurs étaient choisis en premier. Les autres attendaient leur tour. 

Il n’est pas rare que les mordus portent le maillot d'un club français dont ils sont fans. Les tenues les plus en vogue sont à bandes rouges et blanches, celles de Reims ou rouges et noires, celles de Nice. Durant les années soixante les deux équipes sont  parmi les mieux classées dans le championnat de foot français. A Bône, nous n'avons pas la télévision. Le championnat national de foot est pourtant suivi. Les résultats sont  connus grâce à la Dépêche de Constantine, le journal le plus lu ou les commentaires des matchs, retransmis à la radio. Nous écoutions beaucoup RTL ou Radio Monte Carlo.

Lorsque la sonnerie marquait la fin de la création il fallait récupérer les blouses et se précipiter aux toilettes pour se désaltérer quelque peu avant de s'insérer, couvert de sueur dans le rang qui menait à l'étude. C'était le moment  de récupérer dans le casier, les affaires nécessaires aux cours de l'après-midi.

(à suivre)

 

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