|
VILLENEUVETTE : UNE MANUFACTURE ROYALE devenue VILLAGE TOURISTIQUE.
Nous sommes en Occitanie, dans le département de l’Hérault. Nous venons de quitter la Route Départementale 908 en nous engageant gans une allée de platanes centenaires qui nous conduit à un mur qui porte les inscriptions : MANUFACTURE ROYALE. Sur le fronton ont été ajoutés des mots qui constituent une devise : HONNEUR AU TRAVAIL. Aujourd’hui, Villeneuvette est un petit village blotti au cœur du département de l’Hérault à 40 minutes de Montpellier. Notre curiosité nous pousse à découvrir les vestiges de cette ancienne cité industrielle fondée par un marchand drapier de Clermont l’Hérault au XVII° qui devint sous Colbert une Manufacture royale de Draps puis une entreprise gérée de façon très particulière, de père en fils et petit-fils jusqu’en 1954.
La particularité de l’entreprise
c’est qu’elle était implantée en milieu rural. Cette situation, conduisit ses entrepreneurs à adopter une organisation tout à fait inédite Il fallait favoriser le maintien sur place d’une main d’œuvre qualifiée. Pour cette raison une véritable petite cité industrielle a été créée attenante à l’établissement. Elle comprenait déjà 66 logements en 1681. Dès le XVIIe siècle, existait une sorte d’économat, vendant en boutiques des denrées de première nécessité, telles que blé, huile, vin, viande et poisson. Plus tard des menuisiers, serruriers, boulangers apothicaires et médecins s’installèrent.
Ainsi, la manufacture devint-elle rapidement un véritable petit village qui prit le nom de Villeneuve-lès Clermont en 1677. La communauté entretenait d’étroites relations avec son environnement local. En particulier, dépendait d’elle deux moulins à blé et une métairie hébergeant 800 moutons dont elle tirait une partie de sa subsistance.
Nous ne rentrerons pas dans le détail fastidieux des successions qui ont assuré la gestion de l’entreprise. Il nous parait plus intéressant de découvrir la « tournure » qu’a pris cette gestion à partir de 1803. A cette date c’est une famille d’entrepreneurs languedociens qui devient propriétaire des infrastructures de l’usine. Joseph Maistre, le propriétaire, négociant en laines et propriétaire d’une tannerie à Clermont-l’Hérault, ses enfants et petits-enfants en assureront la gestion jusqu’en 1954.
L ‘entreprise se spécialise dans la production de draps de troupes. Elle obtient, dès 1804, des commandes de l’Etat. L’entreprise s’équipe de nouvelles machines (anglaise ou belges) qui l’aident à prospérer. Dans les années 1870, quatre cents ouvriers travaillent pour Villeneuvette, Les Maistre « agriculteurs » mettent en valeur les terres cultivables du domaine en friche à leur arrivée ( vigne, blé, luzerne). L’entreprise agricole fournit un revenu complémentaire et emploie les ouvriers de l’usine en période de chômage.
|
|
L’organisation de l’entreprise surprend. La famille Maistre, propriétaire, fournit le logement à ses ouvriers : 98 habitations jouxtent les ateliers. Les employés y logent gratuitement et disposent d'une parcelle de terre.. Ce lopin constitue une base de l’alimentation non négligeable. Le pain et la viande vendus à bas prix s’ajoutent à ces avantages. Dès 1803 l’obligation scolaire est établie pour tous les enfants jusqu’à douze ans. Deux instituteurs leur dispensent l’enseignement élémentaire dans l’école communale, L’école est cofinancée par la famille Maistre et les ouvriers. En 1818 une Mutuelle est fondée. Elle porte le nom de « Caisse d ‘Épargne ».
Chaque ménage donne six francs par an à celle-ci, le patron verse le double de l’ensemble des cotisations ouvrières. Sur cette réserve sont tirées des allocations attribuées à tout ouvrier malade pendant la période où il ne peut travailler. De la sorte, le « chômage forcé » n’entraîne pas la pauvreté et l’on évite la précarité de la condition ouvrière où la survie dépend du salaire quotidien. La journée de travail commence à cinq heures et demie le matin par un appel au tambour et elle se termine à cinq heures le soir. A partir de neuf heures, on ferme les portes et les ouvriers sont tenus de passer la nuit dans l’enceinte de Villeneuvette! |
|
Les difficultés économiques seules mirent un terme aux activités de l'entreprise. Les ateliers ont tourné à plein entre 1914 et 1918. L’entre-deux-guerres a connu une diminution des commandes de l’État. L'entreprise n'est plus compétitive. De plus, la communauté ouvrière entame des revendications. Le 23 juin 1917, la première grève de l’histoire de la manufacture éclate à propos des salaires. Aussitôt la famille Maistre accordent les augmentations réclamées. Le travail reprend le lendemain. L'unique conflit de Villeneuvette n’a ainsi duré qu’un jour.
Faute de modernisation Villeneuvette fermera ses portes en 1954. |
|
DES REGLES DE VIE CONTESTEES. Lorsqu’en décembre 1851, dans un mouvement de protestation contre le coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte, les ouvriers des villes textiles de l’Hérault prennent les armes, on trouve à Villeneuvette la réaction inverse. Les habitants s’arment aussi, mais pour lutter éventuellement contre leurs voisins républicains! On se doute bien qu’un tel système au cœur du «Languedoc rouge» à proximité de villes républicaines comme Clermont-l’Hérault et Lodève fut l’objet de critiques, dénonçant dans le « système Villeneuvette » une forme d’esclavage des ouvriers.
Voici quelques articles du "Règlement de la Manufacture" vers 1870
Article 1° : Nul ouvrier sera admis dans l’établissement : 1) S’il n’est muni d’un certificat de bonne vie et mœurs délivré par le Maire de la commune … 2) S’il n’a pris connaissance des clauses et conditions du présent règlement et s’il n’a promis de s’y conformer exactement sans restrictions aucunes. 3) S’il ne promet de se conformer à la devise : Honneur au travail, de se coucher de bonne heure …
Article 2eme : Les heures de travail sont fixées ainsi qu’il suit De 5 h à 8 h du matin travail : de 8 à 9 h déjeuner de 9h à Midi travail de Midi à 1 h : diner; de 1 à 3h travail ; de 3 h à 4h goûter, 4 a 8h travail. Mais les enfants au-dessous de 14 ans ne commenceront la journée qu’a 6h du matin en été, à 7H en hiver et la finiront le soir à 6h de manière qu’ils ne puissent travailler que de 8 à 9 h par jour, suivant les saisons. Aucun enfant au-dessous de 9 ans ne pourra être admis au travail.
Article 3eme : Les prix des journées et des travaux à façon sont les mêmes ici qu’a Clermont, par conséquent les ouvriers trouveront ici l’économie de leur loyer qui lui est accordé gratis sous la réserve ci-après : Il sera pris sur le salaire des ouvriers domiciliés dans l’établissement une retenue de un pour cent destinée à des dépenses communes à tous, telle que supplément pour Mr le Curé, subventions à l’instituteur ou à l’institutrice pour donner des leçons aux enfants qui travaillent, secours à des ouvriers que des malheurs pourraient rendre nécessiteux, honoraires des médecins, achat de médicaments.
Les fonds seront versés dans une caisse à trois clefs ; une des clefs est tenue par l’habitant le plus âgé, une autre par un ouvrier désigné chaque année par les 12 plus anciens, la troisième par un chef d’atelier au choix du propriétaire. Les dépenses sont ordonnées par un comité de trois membres, l’un délégué par les 12 plus anciens, un chef d’atelier ou employé et le teneur de livres de l’établissement.
...... Article 5 : Tout ouvrier qui faute d’habilité ou par inconduite … qui contractera des dettes pourra être renvoyé, après avoir été prévenu au moins 15 jours à l’ avance. Il en sera de même pour ceux qui se livreront au jeu ou qui ne se conformeront pas au règlement. Tout ouvrier, grand ou petit qui par son amour du travail, son esprit d’ordre, d’économie, sa bonne conduite, méritera des éloges, aura son nom inscrit sur un tableau a ce destiné, il pourra recevoir quelque récompense pécuniaire quand l’état de la caisse le permettra. Des primes seront accordées à ceux qui feront beaucoup de bien.
Article 6 : Il est interdit de fumer dans les ateliers. Il est également défendu d’y avoir quelque altercation et surtout des disputes. Tous propos ou chansons malhonnêtes ou obscènes ou contre la religion sera sévèrement interdit. Des amendes de 10 centimes à 1 Franc pourront être infligées au profit du tronc commun, expulsion en cas de récidive. La punition sera du maximum quand les propos auront été tenus en présence de quelques enfants. Chacun devra tenir proprement l’endroit où il travaille.
Article 7 : Les enfants devront assister à l’école et au catéchisme, soit le soir après le travail, soit dans la journée aux heures qui seront indiquées. Ceux qui feront le plus de progrès pour leur instruction et qui seront signalés comme tels par l’instituteur ou l’institutrice seront inscrits sur le tableau d’honneur et recevront quelquefois des récompenses pécuniaires. En allant prendre leur repas ils devront se laver les mains et la figure, en un mot doivent toujours se tenir proprement. Nul enfant un peu malade ne sera admis à travailler que quand il sera complètement guéri.
Article 8 : Il est expressément défendu aux ouvriers, même aux parents de mal traiter ou battre aucun enfant sous quelque prétexte que ce puis être. .........
Article 10 : Nul ne pourra être renvoyé que pour cause d’infidélité commise soit ici ou ailleurs et pour cause d’insubordination, à moins que ce soit pour manque d’ouvrage, soit aussi dans les cas précités dans les précédents articles. Tout ouvrier qui voudra quitter devra avertir quinze jours avant.
Article 11 : Les propriétaires, sans prendre aucun engagement se réservent d’accorder des pensions de retraite aux ouvriers vieux ou infirmes qui se seront distingués par leur amour du travail et leur esprit d’ordre et de bonne conduite.
Article 12 : supplémentaire. Tous les ouvrier sont invités à placer leurs économies, soit à l’achat de quelques parcelles de terrain, soit aux caisses d’épargne. Une prime de 5 frs sera accordée par MM les propriétaires pour chaque 100 frs qui sera versé aux caisses d’Epargne. |
/image%2F0648822%2F20241207%2Fob_5d3059_1liv.gif)