LE BARCARES  - Février 1939 - 

Des migrants espagnols parqués sur la plage.

L'exode des Républicains espagnols.

Un habitant d'Arles sur Tech, Roger RUDELLE raconte l'évènement.

Tous les ans, lorsque arrive le mois de février, anniversaire de l'exode espagnol, beaucoup plus connu sous le nom catalan de « Retirada », c'est un déchaînement de critiques plus ou moins feutrées, mais souvent virulentes, contre notre département et contre la France; elles sont souvent amplifiées par des expositions se rapportant à cet événement.

Elles émanent rarement des survivants, mais le plus souvent de leurs descendants, en grande majorité nés en France, lesquels, n'ayant pas vécu ce lamentable épisode, font état de ce qu'on leur a raconté, de ce qu'ils ont lu ou entendu dire, et où on a fait souvent la règle d'un simple détail, critiques acerbes qui finissent par communiquer un complexe de culpabilité aux générations actuelles; ces critiques se situent souvent bien loin de la réalité.

Arles était le point de passage obligé par tout ce qui transitait de la haute vallée du Vallespir vers la plaine et le littoral.

 

J'avais 12 ans et demi en février 1939, lorsque ces interminables colonnes de combattants espagnols ont pénétré dans le village, marchant à pied, encadrés par les militaires français appartenant, me semble-t-il, à un régiment venu de Tours, et par des gendarmes mobiles.

Avec ces hommes, qui avaient été « officiellement » désarmés à la frontière (Coustouges et surtout Col d'Ares) et dont beaucoup possédaient encore des armes de poing. Pénétrait également toute une population civile de femmes, enfants, vieillards, malades, blessés... bien portants, troupeau pitoyable, affaibli par une interminable retraite en montagne, dans le froid et la neige. Du bétail de toute sorte se mêlait au flot des arrivants.

Pour les hommes valides, en transit vers le littoral, trois camps leur furent attribués: le terrain de rugby et quelques hectares de champs dépourvus de culture en cette saison.

La commune possédait un groupe scolaire composé de 4 classes pour l'école de garçons, 4 classes pour celle de filles et 2 classes pour l'école maternelle, soit 10 classes conçues chacune pour recevoir une quarantaine d'élèves. Trois grands préaux couverts et trois grandes cours de récréation complétaient l'ensemble. La « buanderie » de l'école de garçons était convertie en magasin et en « poste de direction ».

Un des instituteurs, celui qui « avait » la classe du certificat d'études, s'était auto-promu économe, ayant sous ses ordres deux ou trois femmes du village et quelques Espagnols de l'exode.m'a demandé de rester auprès de lui pour servir d'agent de liaison avec la mairie (cela peut faire sourire actuellement avec l'éclosion et la profusion de « portables », mais en 1939, les téléphones étaient encore rarissimes)... et c'est ainsi que durant une quinzaine de jours, j'ai vécu une infime première partie de la « retirada », si je puis dire, de l'intérieur!

Le groupe scolaire, transformé dès le premier jour en infirmerie-hôpital débordait de malades, de blessés, d'infirmes, de vieillards, de femmes en couches et de nouveaux nés... tout ce qui était incapable d'aller plus loin avait échoué en ce lieu !!

Sans relâche, médecins et infirmiers français et espagnols allaient de l'un à l'autre, ne sachant plus où donner de la tête, nettoyant, suturant, amputant même parfois, soignant à tour de bras, au milieu des pleurs, des plaintes et des gémissements.

Les générations actuelles du village n'ont pas à rougir du comportement de leurs anciens lors de la « retirada ».

 

Il leur arrivait souvent de partager leur maigre repas –quelques pommes de terre retirées en toute hâte du « parol »-- ce qu'ils mangeaient le plus souvent eux mêmes, avec des groupes affamés, hagards et déboussolés qui rôdaient dans les rues: ça réchauffait et ça rassasiait...

Prises de court par ce déferlement dont l'importance avait été largement sous-estimée (en quelques jours plusieurs fois la population totale du département), les « autorités » ont dû improviser... et ce n'est guère facile d'improviser en de pareilles circonstances, au cœur d'un hiver d'une exceptionnelle rigueur.

Pour les valides ou supposés tels, des « camps » furent créés sur le littoral: Argelès, Saint Cyprien, le Barcarès..

 

Le camp de Le Barcarès.

C'était vraiment rudimentaire puisqu'il s'agissait d'hectares de plage délimités par des rangées de fil de fer barbelé, qu'on a essayé progressivement d'améliorer...

Dans leurs critiques et lors des expositions, les descendants de ceux de la « retirada » --dont beaucoup d'ailleurs se sont établis en France et y ont très bien réussi-- s'insurgent du fait qu'on ait privé leurs parents de liberté en les parquant dans des camps de

« concentration » et ils s'ingénient à donner à ce terme le sens des lieux de sinistre mémoire du 3è Reich...

 

Mais il fallait faire vite, très vite pour éviter d'être débordé par cette masse déferlante de réfugiés..

 

Dans de pareilles circonstances et dans toutes les nations du monde, on trouve la crème de la société, le « tout-venant » --qu'on me pardonne cette expression, elle n'est pas péjorative--, mais aussi la lie; les prisons et les pénitenciers avaient été ouverts... les « maisons closes avaient fermé »... et nul ne porte inscrit sur le front la catégorie à laquelle il appartient...

 

Il n'était pas rare de voir proposer à la vente à la sauvette des bagues tâchées de sang, des boucles d'oreille auxquelles adhéraient encore de minuscules lambeaux de chair... et des armes de poing de tout calibre!!...

Un des griefs qui revient comme une litanie à chaque exposition consiste à mettre l'accent sur le fait que la garde de ces « camps de concentration » --et qu'on ne manque jamais de présenter comme une mesure vexatoire, humiliante et discriminatoire-- était souvent assurée par des militaires français auxquels étaient mêlés des « soldats de couleur »... ce qui est exact... mais en oubliant de préciser ou en passant sous silence que la France de l'époque possédait un immense empire colonial et que précisément un de ces régiments d'Afrique était cantonné à Perpignan, autrement dit, sur place...

En 1940-41, j'ai travaillé avec beaucoup d'Espagnols de la « retirada » (Catalans, Aragonais, Madrilènes, Andalous...etc...) à la réfection des ponts et passerelles emportés par le terrible « aiguat » de 1940. Nous étions très amis et je n'en ai jamais entendu un seul se plaindre de notre pays.

Alors, de grâce, amis d'origine espagnole, survivants et surtout descendants de la « retirada », soyez gentils, modérez un peu vos critiques et souvenez-vous aussi d'une toute petite chose, c'est que le département et la France vous ont accueillis, ce qui, je pense, demeure tout de même l'essentiel.

 

 

 

Roger RUDELLE

Arles sur Tech, mon village

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