Appartenance

Qu’est-ce qui définit une appartenance ?

L’histoire ? La géographie ? Le lieu de naissance ? 

Qu’est-ce qui peut faire que l’on se considère comme à part entière, membre d’une communauté ?

Il est toujours difficile d’oser une appréciation sans ouvrir une chasse aux sorcières.

 

 

Alors que je marchais, il y a quelques jours au bord de l’étang de Leucate j’ai croisé un homme qui devait avoir à peu près le même âge que moi. Il avait un fusil de chasse à l’épaule. Cela m’a tellement surpris que je me suis permis de lui poser la question :

 - Qu’est-ce que vous tuez ici ?

Il m’a répondu un peu hautin :

- Je tue le temps !

Il avait raison. Autochtone, qu’il semblait être, il pouvait tuer ce qu’il avait envie. Il était chez lui.

Il m'avait paru, tout à coup, idiot d'avoir posé cette question.

Elle m‘était venue à l’esprit parce que l’homme me faisait penser à mon grand-père, passionné de chasse qui lui, tuait sans scrupule le sanglier, ravageur de récoltes dans une région où il était impérieux de restreindre la multiplication de l’espèce. Il était aussi chez lui, mais en Algérie.

Etranger ... je me sentais étranger à ce moment-là, dans cette région que je fréquente pourtant depuis une quarantaine d’années. Il faut que vous sachiez que, le 18 juin, j'ai franchi les 61 ans à déambuler de ce côté-ci de la mer. Ce temps passé de ce côté-ci de la Méditerranée me permet -il pour autant de revendiquer une appartenance... ?

Les bousculades de l’Histoire on fait que placé à cheval sur une frontière définie arbitrairement par les évènements de la vie, j’ai toujours eu du mal à répondre à la question : "D'où êtes-vous ?"

Autant il est facile d’avancer le nom de son village natal dans lequel on a passé une grande partie de son existence quand celui-ci existe toujours. 

Autant, cela devient plus difficile  de prétendre appartenir à une communauté quand  le village en question n'existe plus que dans ses rêves. On tourne alors autour du pot en mettant en avant des critères tels que la longévité de vie sur un lieu, le plaisir qu’on y a pris, les liens qu’on a su créer… 

Mes pieds s’enfonçant lourdement à chaque pas dans le sable meuble je pensai qu’en l’occurrence ce qui faisait la différence entre l’homme au fusil et moi, n’était ni l’histoire, ni la géographie, ni le lieu de naissance mais l'effort que j'avais consenti à m'intégrer à la société qui m'accueillait. C'était, en quelque sorte un état d’esprit qui avait favorisé les échanges entre deux mondes qui, au départ, n'avaient pas grand-chose de commun.

Quoi de plus appréciable que de pouvoir échanger des traditions, des coutumes, les bribes d’un langage populaire ?

Me sont alors venus à l'esprit tous les bons moments passés avec des gens dont la tolérance, fil rouge de la vie avait permis d'oublier d'où on venait.Après tout , l'homme au fusil était peut-être de ceux là...

Peut-être que ma question idiote l'avait froissé... Elle était pourtant sans arrière pensée. Il aurait fallu qu'il sache que  j' éprouvais presque autant de plaisir à fouler le sable de l'étang qu'à courir sur les plages de mon enfance ... il y a plus de soixante-et-un ans.. Il faut du temps pour que les hommes puissent se comprendre et c'est de cette complicité  que peut naître un sentiment d'appartenance.

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